Agnes Martin, The Bluebird (Le Merlebleu), 1954Huile sur toile, 71,4 x 101,6 cm, Roswell Museum and Art Center, Nouveau-Mexique. © Agnes Martin / SOCAN (2019)

En 1957, Martin déménage à New York, plus précisément à Coenties Slip, où un petit contingent d’artistes a élu résidence au sein des voileries abandonnées de la rive est du Lower Manhattan. Comme les Taos Moderns, les artistes du Slip – notamment Robert Indiana (1928-2018), Lenore Tawney (1907-2007), Ellsworth Kelly (1923-2015), James Rosenquist (1933-2017) et Jack Youngerman (né en 1926) – ne sont pas unis par un style particulier, mais par une sensibilité partagée et une proximité géographique. Collectivement, le milieu artistique du Slip constitue une répartie à l’expressionnisme abstrait; on peut voir en Martin une figure charnière entre la génération de Jackson Pollock (1912-1956) et William de Kooning (1904-1997), et les formalistes – c’est-à-dire les minimalistes, les praticiens de l’art optique (communément appelé op art) et les artistes du hard edge – qui lui succèdent.  

Claude Tousignant, L’empêcheur de tourner en rond, 1964Acrylique latex sur toile, 177,8 x 177,8 cm, Yale University Art Gallery, New Haven, Connecticut

C’est à New York que Martin a adopté le motif de la grille et élaboré son style emblématique. Les expositions collectives auxquelles elle participe dans les années 1960 l’associent à différents courants picturaux. En 1965, le Museum of Modern Art la classe dans l’op art, un mouvement qui s’intéresse aux questions de la perception à travers l’abstraction et qui compte dans ses rangs des artistes tels le Canadien Claude Tousignant (né en 1932). L’année suivante, une exposition au Solomon R. Guggenheim Museum présente un tableau de Martin, La ville, ainsi que Bleu, vert, jaune, orange, rouge, de Kelly, comme exemplaires du hard edge. Le conservateur Lawrence Alloway soutient que ce terme s’oppose à l’abstraction géométrique de l’op art et qu’il permet « de souligner les qualités holistiques aussi bien des grandes formes asymétriques » de Kelly que des « agencements symétriques » de Martin.  

Agnes Martin, The City (La ville), 1966Acrylique et graphite sur toile, 182,9 x 182,9 cm, Cleveland Museum of Art, Ohio. © Agnes Martin / SOCAN (2019)

Toujours en 1966, le tableau Leaves (Feuilles), 1966, de Martin est présenté à la Dwan Gallery de Los Angeles, cette fois aux côtés d’œuvres minimalistes de Robert Morris (né en 1931), de Carl Andre (né en 1935) et de Sol Lewitt (1928-2007). L’exposition réunit des peintures et des sculptures monochromes ou fondées sur le motif de la grille, qui présentent des affinités stylistiques avec l’art de Martin. Malgré la cohérence visuelle de l’exposition, les artistes ne sont pas parvenus à s’entendre sur une déclaration, ni même sur un titre qui résumerait leur mouvement. Comme l’a fait remarquer Martin : « C’était tous des minimalistes; ils m’ont demandé d’exposer avec eux. Mais c’était avant que le terme ne soit inventé […]; ensuite, lorsqu’on a commencé à les appeler minimalistes, on m’a aussi appelée minimaliste. »  

Ellsworth Kelly, Blue, Green, Yellow, Orange, Red (Bleu, vert, jaune, orange, rouge), 1966Huile sur toile, cinq panneaux, d’un bout à l’autre : 152,4 x 609,6 cm, Solomon R. Guggenheim Museum, New York

Martin rejette toutes ces associations alléguant qu’elles font fi de l’émotion sous-jacente à ses peintures de grilles. Elle se considère comme une représentante de l’expressionnisme abstrait, à l’instar de nombreux immigrants américains tels de Kooning, Rothko et Hans Hofmann (1880-1966). Dans son travail, on ne retrouve pas les gestes expressifs et les dégoulinures des grandes toiles de Pollock par exemple, pas plus que le saisissant mélange d’abstraction et de représentation de la série Woman (Femme) de de Kooning. Mais aux yeux de Martin, ses tableaux s’inscrivent dans la même trajectoire émotionnelle: comme elle l’a expliqué au New Yorker, « [les expressionnistes abstraits] abordent de front ces émotions subtiles du bonheur dont je parle ».  

Agnes Martin, The Islands (Les îles), 1961Huile et graphite sur toile, 183,9 x 183,9 cm, collection privée, New York. © Agnes Martin / SOCAN (2019)

Cet essai est extrait de Agnes Martin : sa vie et son œuvre par Christopher Régimbal.

Agnes Martin : de Taos à New York