Norval Morrisseau, Moose Dream Legend (Légende du rêve de l’orignal), 1962 Huile sur papier vélin, 54,6 x 75,3 cm, Musée des beaux-arts de l’Ontario, Toronto

L’arrivée de Morrisseau sur la scène artistique peut être qualifiée de rupture. Alors que le mouvement pour la défense des droits civiques s’intensifie aux États-Unis, incitant les autochtones à revendiquer leurs droits, et que les peuples indigènes du Mexique mènent un même combat, les populations autochtones du Canada s’organisent elles aussi pour confronter les pratiques gouvernementales.


En juin 1969, la publication de la politique indienne du gouvernement du Canada (document généralement connu sous le nom de Livre blanc sur la politique indienne) par le gouvernement Trudeau à Ottawa déclenche une série d’événements politiques qui mènent à la création de la Fraternité des Indiens du Canada et de factions régionales qui pousseront le gouvernement fédéral à modifier ce système qui pénalise les peuples des Premières Nations. Les artistes se mobilisent aussi pour éliminer les considérations d’ordre racial dans la façon dont l’art est présenté au Canada.


En 1967, des artistes autochtones sont invités à créer le pavillon des Indiens du Canada d’Expo 67 – un moment considéré aujourd’hui comme déterminant dans l’activisme et la sensibilisation entourant la question autochtone au Canada. Morrisseau fait partie d’un groupe appelé Professional Native Indian Artists Inc., fondé à Winnipeg en 1973 par l’artiste odawa Daphne Odjig (1919-2016), et que la presse surnomme le Groupe indien des Sept.

Murale de Norval Morrisseau pour le pavillon des Indiens du Canada d’Expo 67. La commande à des artistes autochtones de créer ce pavillon est aujourd’hui considérée comme déterminante dans l’activisme et la sensibilisation entourant la question autochtone au Canada, mais Morrisseau abandonne le projet lorsque les organisateurs de l’exposition jugent que sa murale représentant la Terre-Mère allaitant des oursons prête trop à controverse.

Malgré le succès retentissant que connaît Morrisseau en 1962, il faudra attendre une trentaine d’années avant que son œuvre trouve une place au Musée des beaux-arts du Canada. Dès 1972, l’anthropologue et artiste Selwyn Dewdney (1909-1979) avait tenté de convaincre le Musée d’acquérir des œuvres de Morrisseau, mais sans succès. À l’époque, l’institution canadienne qui collectionne l’art autochtone contemporain est un musée ethnographique, le Musée canadien des civilisations (aujourd’hui le Musée canadien de l’histoire, à Gatineau, mais qui se trouvait alors à Ottawa), tandis que le Musée des beaux-arts du Canada achète des œuvres d’artistes canadiens non autochtones.


Ce n’est qu’en 2006 que le Musée des beaux-arts du Canada acquiert des œuvres de Morrisseau, qui devient le premier artiste autochtone à qui le Musée consacre une rétrospective. Comme l’écrit le critique d’art Paul Gessel en première page du quotidien Ottawa Citizen dans un article intitulé « An Art Pioneer Makes His Final Breakthrough » : « Qui sera le premier artiste autochtone à obtenir une exposition du calibre de celles consacrées à des artistes canadiens “blancs” comme Tom Thomson et Emily Carr? Le consensus au sein de la communauté artistique autochtone a voulu que ce soit […] Norval Morrisseau. »

Norval Morrisseau devant le tableau Androgynie, 1983, au vernissage de l’exposition Norval Morrisseau, artiste chaman, au Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, 2006. La maladie de Parkinson oblige Morrisseau à se déplacer en fauteuil roulant durant les dernières années de sa vie.

Cette couverture médiatique repositionne Morrisseau parmi les artistes canadiens majeurs, confirme que l’art autochtone est bel et bien contemporain et met fin à la pratique consistant à séparer les artistes autochtones de ceux reconnus dans la sphère publique.

Norval Morrisseau: Rupture