Perron, Maurice, Seconde Exposition des automatistes au 75, rue Sherbrooke Ouest, chez les Gauvreau, Février 1947 Négatif noir et blanc, 6,5 x 11 cm, collection du Musée national des beaux-arts du Québec, Fonds Maurice Perron (P35.S7.Pd), © Avec l’aimable autorisation de Line-Sylvie Perron

Toutefois, au début des années 1950, Riopelle s’est distancié du mouvement. Dans une œuvre automatiste, l’artiste maintient un certain contrôle en dépit des éléments de hasard employés pour créer la composition. Contrarié par cet état des choses, Riopelle est en quête d’un art qui se veut ouverture totale. Le contrôle visuel exercé sur l’œuvre automatiste, supposant une prise de distance du peintre pour en juger l’effet, est pour lui une restriction du hasard qu’il constate chez ses compatriotes, en particulier Borduas et Barbeau.

Jean Paul Riopelle, Hochelaga, 1947 Huile sur toile, 60 x 73 cm, © Succession Jean Paul Riopelle / SOCAN (2019), collection Power Corporation du Canada, Montréal

Cette restriction est manifeste dans Parachutes végétaux, une œuvre pour laquelle Borduas semble avoir clairement procédé en deux temps. Le fond sombre a été peint d’abord, et après une période de séchage, les « objets » (parachutes végétaux) ont été ajoutés, juxtaposés les uns aux autres, en évitant toute superposition. Cette performance aurait été impossible si Borduas avait procédé les yeux fermés, tel que l’artiste montréalais Guido Molinari (1933-2004) l’a plus tard suggéré. Mais Borduas affirme n’avoir aucune préconception de ce que son tableau deviendra, avant de le commencer – « placé devant la feuille blanche avec un esprit libre de toutes idées littéraires, j’obéis à la première impulsion. Si j’ai l’idée d’appliquer mon fusain au centre de la feuille ou sur l’un des côtés, je l’applique sans discuter et ainsi de suite ». En dépit de cette affirmation, il est difficile d’envisager retirer n’importe quel élément du tout que constitue sa peinture, sans compromettre l’équilibre de la composition. On pourrait en dire autant du tableau de Barbeau, Tumulte à la mâchoire crispée. Ce dernier semble orienter ses taches en V, les extrémités desquelles visent les coins supérieurs à droite et à gauche de la surface picturale. La « restriction du hasard » semble opérer ici aussi.

Paul?Émile Borduas, Parachutes végétaux (19.47), 1947 Huile sur toile, 81,8 x 109,7 cm, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, © Succession de Paul-Émile Borduas / SOCAN (2019)

À l’occasion de l’exposition parisienne Véhémences confrontées, présentée à La Dragonne, aussi connue comme la Galerie Nina Dausset, du 8 au 31 mars 1951, Riopelle joint sa voix à celle de nombreux artistes qui entendent exprimer leur position contre le mouvement : « L’automatisme, qui s’était voulu ouverture totale, s’est révélé comme une restriction du hasard. [. . .] ([L]a main du peintre qui dessine involontairement ne peut que répéter indéfiniment la même courbe que rien ne nous autorise à préférer à celle tracée sur une des arrêtes du pistolet.) [. . .] Seul peut être fécond un hasard total. »

Marcel Barbeau, Tumulte à la mâchoire crispée, 1946 Huile sur toile, 76,8 x 89,3 cm, Musée d’art contemporain de Montréal

Ironiquement, quand Riopelle se prononce contre l’automatisme à Paris, sa contribution pour l’exposition Véhémences confrontées, Sans titre, incarne cet appel au « hasard total » caractéristique du mouvement. Toutefois, suivant l’exposition de cette peinture, il se retire complètement du groupe qui semble l’avoir trahi en ce qu’il prône une « ouverture totale », mais qui limite néanmoins les occasions pour que ne survienne la vraie spontanéité.


Pourtant, Riopelle ne peut envisager l’automatisme comme un « refus de conscience », principe générant la restriction du hasard qu’il condamne. « L’essentiel, c’est l’intensité » affirme-t-il, et de conserver un « état de pureté, de disponibilité face à l’œuvre ». Sans quoi, la démarche conduirait à la monotonie, aux répétitions, à une « impasse », déclare-t-il.

Jean Paul Riopelle, Sans titre, 1949-1950 Huile sur toile, 35 x 27 cm, © Succession Jean Paul Riopelle / SOCAN (2019), collection privée

Cet essai est extrait de Jean Paul Riopelle : sa vie et son œuvre par François-Marc Gagnon.

Jean Paul Riopelle : la loi du hasard