Au fil des générations, depuis les enfants dessinant sous surveillance jusqu’aux artistes contemporains maniant le perlage, le cinéma et l’installation, les créateurs autochtones transforment le traumatisme des pensionnats et des externats autochtones en actes de transmission de la vérité. Enracinées dans le kanawâpâtahmowin — le principe cri des Plaines qui consiste à voir avec responsabilité —, leurs œuvres réaffirment une présence, se réapproprient les langues et honorent les liens de parenté. Cet ouvrage retrace un continuum intergénérationnel de savoir visuel, depuis les dessins étouffés des élèves jusqu’aux témoignages vivants d’aujourd’hui, révélant comment l’art porte les savoirs autochtones vers l’avenir. Par le miýikosiwin, le don de vision et de créativité, ces œuvres appellent à la redevabilité plutôt qu’à une conclusion, incitant toutes les personnes qui les découvrent à témoigner, à désapprendre et à prendre part au travail continu de réconciliation.

Survivants et membres de leur famille tenant des œuvres réalisées par des élèves du pensionnat d’Alberni lors d’une cérémonie de rapatriement, 2013, photographe inconnu.
Le système des pensionnats et des externats autochtones visait à effacer les identités autochtones en rompant les liens avec la terre, la langue et la communauté. Pourtant, au sein même de ces institutions, des enfants dessinaient des saumons, des esprits et des paysages. Ces premiers actes de tâpasinahikêwin — le dessin comme transmission de la vérité — résistaient à l’assimilation et préservaient la mémoire culturelle malgré la répression. Les générations suivantes se sont appuyées sur ces fondements, peignant des maisons, sculptant des masques et assemblant des photographies pour se réapproprier ce qui avait été pris. Qu’elles prennent la forme d’aquarelles ou de sculptures, ces œuvres affrontent l’histoire coloniale du Canada avec une honnêteté sans détour. En plaçant les modes de connaissance autochtones au centre, elles transforment les galeries et les espaces publics en lieux de témoignage éthique, révélant la résilience à travers les fils ininterrompus de la cérémonie, du récit et de la relation.
Cette souveraineté visuelle est dynamique et intergénérationnelle. Les œuvres pleurent les enfants arrachés, les langues réduites au silence et les familles brisées, mais elles célèbrent aussi la force de ceux qui ont survécu et de ceux qui portent leurs récits. La création, qu’elle s’exprime par les couleurs du style Woodland ou par un monochrome austère, devient une cérémonie de présence, affirmant que les peuples autochtones ne sont pas des vestiges d’archives coloniales, mais les narrateurs vivants de leurs propres histoires.
Le kanawâpâtahmowin enseigne que voir constitue le premier acte de la conscience, une responsabilité qui exige de percevoir le monde avec gratitude et attention. Dans le contexte de l’héritage des pensionnats, cela signifie faire face aux vérités que l’art révèle : la rupture vécue par un enfant déchiré entre deux systèmes de croyances, l’absence évoquée par des chaussures vides, la défiance d’un drapeau composé de textes de loi déchiquetés. Ces images réclament un engagement qui dépasse la simple sympathie pour tendre vers une responsabilité relationnelle. Le miýikosiwin prolonge cette vision dans l’acte créateur, où l’art devient un don fait à la communauté et aux générations futures. Chaque geste de création, qu’il s’agisse de raccommoder des cartes déchirées, de sculpter des symboles ancestraux ou de danser dans une salle de classe, constitue un refus de laisser le silence colonial l’emporter.
Mon propre parcours, ancré dans les archives du Musée Glenbow et dans les récits de ma famille siksika et crie de Red Pheasant, fait écho à cette trajectoire. Les photographies que j’y ai découvertes, celles de garçons s’échappant du pensionnat de St. Mary et de mes grands-oncles au sein de l’équipe de football de l’École industrielle de Battleford, révèlent à la fois l’effacement et la résistance. Ces images, à l’instar des œuvres présentées dans cet ouvrage, sont des témoins actifs. Elles portent le poids des transformations coloniales tout en conservant la détermination des poings serrés et la tendresse du souvenir de la maison. Dans Red Pheasant School a Long Time Ago (École de Red Pheasant il y a longtemps), 1988, le peintre Allen Sapp (1928–2015) saisit des enfants en mouvement sous un ciel ouvert. La chaleur de la scène rend d’autant plus perceptible, en sourdine, la discipline qui la sous-tend — rappel que les liens de parenté ont perduré malgré les limites imposées par l’école. Ces rencontres me rappellent combien le savoir visuel lie la mémoire personnelle à la vérité collective.

Allen Sapp, Red Pheasant School a Long Time Ago (École de Red Pheasant il y a longtemps), 1988, acrylique sur toile, 41 x 51 cm, Galerie Allen Sapp, North Battleford.
Les artistes qui viennent clore cet ouvrage appartiennent à une génération façonnée par les récits, les silences et les responsabilités hérités des survivants des pensionnats et des externats autochtones et de leurs descendants. Ils ont grandi en portant des histoires aux multiples strates, préservées au sein des familles, des communautés, des cérémonies et des archives, tout en étant guidés par la pérennité des savoirs culturels et des relations que les systèmes coloniaux ne sont pas parvenus à effacer. Leur travail ne marque pas une fin et n’offre aucune résolution. Il montre plutôt comment la vérité continue d’avancer, portée par de jeunes mains et de nouveaux regards qui donnent à la mémoire de nouveaux langages visuels. Ces artistes héritent du traumatisme, mais aussi de la force, du devoir et de la vision. Ce faisant, ils nous rappellent que la réconciliation est une pratique continue, soutenue au fil des générations, et non un chapitre clos.
À ce seuil, il convient de s’arrêter un instant pour réfléchir à ce qui nourrit la capacité de porter la vérité vers l’avenir. Méditant sur l’amour, la théoricienne bell hooks écrit : « S’engager à dire la vérité jette les bases de l’ouverture et de l’honnêteté qui sont le cœur même de l’amour. » hooks nous rappelle que l’amour s’apprend plutôt qu’il n’est instinctif et qu’il dépend de la présence d’un milieu qui permet de le cultiver. Lues à la lumière des conceptions autochtones de la sollicitude relationnelle, ces paroles résonnent profondément. Dans de nombreuses visions du monde autochtones, l’amour n’est ni abstrait ni privé ; il s’apprend par la responsabilité, l’attention et le maintien des relations au sein des familles, des communautés et des mondes ancrés dans la terre.
Sous cet angle, l’héritage des pensionnats et des externats autochtones peut aussi être compris comme une attaque contre les conditions mêmes qui rendent l’amour possible. Les enfants ont été arrachés à leurs proches et à leurs territoires, puis placés dans des institutions où ils étaient privés de sollicitude, où l’affection était punie et où le savoir relationnel était systématiquement mis à mal. La Commission de vérité et réconciliation du Canada (CVR) a montré que, loin de s’arrêter aux survivants, ces ruptures se sont prolongées au fil des générations, façonnant des descendants qui ont grandi dans un contexte marqué par l’absence de sécurité, de confiance et de reconnaissance. La transmission de la vérité est indissociable de la sollicitude : dire la vérité, c’est rétablir l’équilibre, renouveler la responsabilité et faire place à la vie à venir. En ce sens, la vérité consiste à nommer les torts, mais aussi à reconstruire le socle relationnel sur lequel l’amour peut de nouveau s’apprendre, se vivre et perdurer. C’est sur ce terrain éthique, où convergent la transmission de la vérité, la sollicitude et la responsabilité, qu’il faut comprendre le travail des jeunes artistes autochtones.

Amelia Picard, Ammaakulutché and Ihkulusshíia (diptych) [Ammaakulutché et Ihkulusshíia (diptyque)], 2024, acrylique sur toile, 152,4 x 101,6 cm.

Kent Monkman, The Scream (Le cri), 2017, acrylique sur toile, 213,4 x 335,3 cm, Denver Art Museum.
Parmi cette nouvelle génération, Amelia Picard, artiste métisse encore au secondaire, porte cette vision vers l’avenir. Son diptyque Ammaakulutché and Ihkulusshíia (Ammaakulutché et Ihkulusshíia), 2024, dont le titre est en langue apsáalooke du Montana, met en contraste une femme autochtone en tenue cérémonielle, animée par une force ancestrale, et une élève d’un pensionnat autochtone tournée de dos dans l’obscurité. Inspirée par The Scream (Le cri), 2017, de Kent Monkman (né en 1965), Picard transforme le traumatisme collectif en une méditation silencieuse, faisant de l’empathie une forme de vision. Ses peintures évoquent un avenir où les jeunes prennent à leur tour en charge le travail de transmission de la vérité, transformant le souvenir en renouveau.
Sélectionnée par la ville de Prince Albert, en Saskatchewan, pour concevoir le chandail officiel de la Journée du chandail orange, l’artiste crie Ailah Carpenter apporte à la commémoration publique du 30 septembre une vision centrée sur la jeunesse et empreinte de responsabilité. Flying Back Home (Retourner chez soi), 2021, rappelle que la réconciliation est une pratique qui consiste à cheminer ensemble au fil des générations, plutôt qu’une destination à atteindre. L’image rassemble enfants, ancêtres et descendants dans un même mouvement, portés par l’aigle, messager entre les mondes. L’œuvre ne demande pas au public de détourner le regard de ce qui a été perdu, pas plus qu’elle n’offre de résolution. Elle insiste plutôt sur la responsabilité : se souvenir, porter la mémoire et avancer dans la relation. Par sa force tranquille, l’image affirme que les jeunes Autochtones façonnent déjà les langages visuels de la vérité, de la continuité et de la sollicitude qu’exige la réconciliation.

Ailah Carpenter, Flying Back Home (Retourner chez soi ), 2021, médiumTK, dimensionsTK.
Parmi cette génération émergente, la jeune artiste tsuu t’ina Abby Crowchild porte à son tour une vision ancrée dans la sollicitude et l’appartenance. What Family Means to Me (Ce que la famille signifie pour moi), s.d., témoigne d’une compréhension de la parenté ancrée dans l’expérience, façonnée à la fois par la mémoire héritée et par les milieux de soutien qui permettent aujourd’hui aux jeunes femmes autochtones de s’épanouir. Associée au Stardale Women’s Group, Crowchild crée dans un milieu voué à cultiver la résilience, la confiance et l’affirmation culturelle. Son image place au centre ce qui perdure : la famille, la communauté et la force des relations. Elle nous rappelle ainsi que l’avenir de l’art autochtone se façonne autant par la sollicitude que par le souvenir.

Abby Crowchild, What Family Means to Me (Ce que la famille signifie pour moi), s.d., médiumTK, dimensionsTK.
Comme le rappelle le juge Murray Sinclair : « C’est l’éducation qui nous a mis dans ce pétrin, et c’est l’éducation qui nous en sortira. » Pendant des générations, les peuples autochtones — Premières Nations, Inuits et Métis — ont subi un système d’éducation conçu pour effacer leurs langues et leurs identités. Aujourd’hui, bien que le Canada soit reconnu comme l’un des pays les plus instruits au monde, les fruits de cette réussite demeurent inégalement répartis. Le véritable progrès ne se mesure pas au nombre de diplômes, mais à la nature de l’éducation que nous bâtissons : une éducation ancrée dans les cultures, riche sur le plan linguistique et placée sous contrôle autochtone, comme l’envisageait La maîtrise indienne de l’éducation indienne (1972) et comme l’a réaffirmé la CVR en 2015. Partout au pays, des initiatives dirigées par des Autochtones, notamment des formes d’éducation ancrées dans le territoire et centrées sur les langues, transforment l’éducation en une source de force culturelle et d’autodétermination. Avec un engagement durable et une approche fondée sur le respect, l’éducation peut devenir une voie commune vers la réconciliation.
Les œuvres réunies dans ces pages sont des actes de mémoire ou de résistance, mais aussi des enseignements visuels. Elles nous montrent comment témoigner, comment vivre le deuil et comment avancer avec une exigence éthique. L’art autochtone transforme le silence en récit, l’absence en présence et le traumatisme en témoignage. Chaque œuvre est un don du miýikosiwin, offert dans un esprit de responsabilité envers la communauté et la terre. Plutôt que de clore la conversation, cet ouvrage, dans l’esprit du kanawâpâtahmowin, s’inscrit dans un dialogue déjà en cours dans les salles de classe, les communautés et les territoires. Il nous invite à voir clairement, à honorer les récits portés par chaque coup de pinceau et chaque perle, et à cheminer ensemble dans le travail continu de guérison et de justice.