À l’intérieur des murs des pensionnats et des externats autochtones, les enfants laissent des traces. Surveillés, contraints et forcés au silence, ils dessinent : de petits actes tenaces de présence que les institutions coloniales ne peuvent pas entièrement étouffer. Ces dessins ne sont pas seulement des vestiges de la souffrance. Ils constituent les premiers témoignages de ce que retrace ce chapitre : une vie créative qui persiste, qui s’adapte et perdure. Les artistes réunis ici sont les survivants de ces institutions. Nés avant, pendant ou après la Deuxième Guerre mondiale, plusieurs d’entre eux ont fréquenté des pensionnats, des écoles industrielles ou des externats et ont subi les répercussions durables de la violence coloniale. Ils ne se sont pas contentés de survivre. À travers la peinture, la gravure, la sculpture et la cérémonie, ils ont transformé la mémoire personnelle et collective en savoir visuel, mettant en œuvre le kanawâpâtahmowin comme une pratique qui a précédé, survécu et perdure au-delà de ce qui a été pris.
Collection de l’art des survivants

Carl Beam, Sauvage, 1988

Jackson Beardy, The World at Prayer (Le monde en prière), 1983

Henry Beaudry, Treaty No. 6, Battleford Area (Traité no 6, région des Battleford), s.d.

Mary Caesar, Hair Being Cut by Nuns (Cheveux coupés par les religieuses), 2017

Freda Diesing, Old Woman with Labret (Vieille femme au labret), 1973

Faye HeavyShield, Sisters (Sœurs), 1993

Robert Houle, Parfleches for the Last Supper (Pare-flèches pour la dernière Cène), 1983

Alex Janvier, Blood Tears (Larmes de sang), 2001

Norval Morrisseau, The Gift (Le cadeau), 1975

Ellen Neel, Kakaso’las, 1955-1956

David Ruben Piqtoukun, Airplane (Avion), 1995

Jamasee Padluq Pitseolak, The Day After (Le lendemain), 2010

Abraham Anghik Ruben, The Last Goodbye (Le dernier adieu), 2001

Pitaloosie Saila, Strange Ladies (Femmes étranges), 2006

Allen Sapp, Recess at Onion Lake School (Récréation à l’école d’Onion Lake), 1988

Henry Speck, Father Forgive Them (Père, pardonne-leur), 1958

Adrian Stimson, Sick and Tired (Malade et fatigue), 2006

Gerald Tailfeathers, Blood Camp (Campements des Bloods), 1956

Lawrence Paul Yuxweluptun Lets’lo:steltun, Indian Residential School, Leaving the Shallow Graves and Going Home (Pensionnat indien, quitter les tombes peu profondes et rentrer chez soi), 2022
Le silence comme discipline

Garçons dans le cours de poterie du pensionnat de Shubenacadie, Nouvelle-Écosse, 1938, photographe inconnu, Bibliothèque et Archives Canada, Ottawa.
De la fin du dix-neuvième siècle jusqu’aux années 1990, les systèmes gérés par les Églises et le gouvernement exploitent plus de 130 pensionnats autochtones comme instruments d’assimilation forcée. En vertu de la modification apportée à la Loi sur les Indiens en 1920, la fréquentation de ces établissements devient obligatoire, dans le but explicite de séparer les enfants de leurs familles et de leurs cultures. À leur arrivée, les enfants sont dépouillés de leur nom, de leurs cheveux, de leurs vêtements et de leur langue, ne leur laissant que le silence et la discipline de l’effacement. Les externats, qui permettent aux enfants de rentrer chez eux chaque soir, partagent souvent cette logique d’assimilation et infligent des formes similaires d’effacement. Si les externats comme ceux de Red Pheasant ou d’Inkameep ne reproduisent pas toujours toute la brutalité des pensionnats, leurs pédagogies n’en ont pas moins supplanté les langues autochtones, imposé le christianisme et affaibli les cérémonies.
Dans ce climat de contrôle, le silence devient à la fois une condition et une pédagogie imposée. Les survivants racontent comment le fait de parler les langues autochtones est sanctionné, comment les voix sont réduites au silence pendant la prière, et comment on leur inculque la honte de leur langue et de leur identité. Cette répression s’étend aux arts : le dessin, la sculpture et la musique sont présentés comme des outils de l’éducation européenne plutôt que comme des expressions de la créativité autochtone. Pourtant, même dans cette atmosphère, les enfants et les jeunes adultes trouvent des moyens de créer, en dessinant des animaux de mémoire, en sculptant en cachette, ou en s’inspirant des fragments d’histoires orales rapportées en classe.
Au milieu du vingtième siècle, alors que les survivants de ces établissements commencent à atteindre l’âge adulte, de nombreux artistes se mettent à explorer ce qui a été réprimé ou passé sous silence plus tôt dans leur vie. Ils portaient souvent de profondes cicatrices, mais leurs œuvres mettent rarement en scène le traumatisme comme un spectacle. Au contraire, ils expriment la mémoire et l’identité de manière indirecte mais profonde, en peignant des paysages qui rappellent la maison, en documentant la vie communautaire ou en intégrant la cérémonie dans des formes de création modernes. Ces pratiques incarnent une forme de survie : elles s’expriment visuellement là où les mots avaient autrefois été supprimés.

Plans du nouveau pensionnat autochtone Shingwauk, à Sault Ste. Marie, Ontario, dateTK, Bibliothèque et Archives Canada, Ottawa.
De nouvelles œuvres par une nouvelle génération
Au milieu du vingtième siècle, une génération d’artistes se réapproprie la parenté, la langue, la terre et la cérémonie. Souvent, plutôt que de représenter directement les abus, leurs œuvres ravivent ce que les écoles ont tenté d’effacer. Leur radicalité discrète privilégie la mémoire plutôt que le spectacle, créant une contre-archive de la survivance.
Comme l’observe l’historien de l’art Geoffrey Carr dans son essai « Educating Memory », même l’architecture des pensionnats autochtones impose un effacement assimilationniste. Les plans d’étage, les couloirs et les divisions spatiales sont conçus pour contenir, surveiller et discipliner, transformant les bâtiments en instruments de contrôle au même titre que les programmes d’enseignement qu’ils abritent. Cet environnement spatial impose le contrôle dans la vie quotidienne des enfants, rendant d’autant plus urgente la reconquête de la maison, de la tradition et de soi. Les survivants de ces lieux portent vers l’avenir le savoir, la langue et la cérémonie qui ont persisté à l’intérieur et en dépit des murs érigés pour les réduire au silence.

Allen Sapp, Almost Time For Home (Presque l’heure de rentrer), 1981, acrylique sur toile, 91,4 x 121,9 cm, collection privée.

Norval Morrisseau, Indian Jesus Christ (Christ indien), 1974, acrylique sur papier, 134,6 x 68,5 cm, Affaires autochtones et Développement du Nord Canada, Gatineau.
C’est dans ce contexte que les œuvres réunies dans ce chapitre, organisées autour des thèmes de la résilience, de la continuité et de la souveraineté spirituelle, préservent ce qui était visé par la destruction. Des artistes comme Josephina Kalleo (1920-1993), dont les dessins consignent la vie et le savoir inuits pour les générations futures; Allen Sapp (1928-2015), dont les peintures parlent avec insistance de la parenté, de la maison et de la vie saisonnière des Cris des Plaines; et Norval Morrisseau (1932-2007), dont l’imagerie visionnaire réaffirme la cosmologie anishinaabe dans l’art moderne, démontrent tous comment la pratique créatrice porte vers l’avenir le savoir, la langue et la cérémonie. Leur persistance, loin d’être accidentelle, puise dans la source profonde du savoir visuel autochtone, ce que les Cris des Plaines appellent miýikosiwin : la force créatrice et le don spirituel qui permettent à la mémoire, à la relation et au sens de perdurer.

Image tirée du documentaire Le soleil perdu de l’Office national du film du Canada, montrant un homme de la Première Nation kainai (tribu des Blood) portant une coiffe et des vêtements perlés pour la cérémonie de la danse du soleil, Alberta, 1960.

Enfants manipulant des masques traditionnels au musée de l’Université de la Colombie-Britannique, Vancouver, 1973, photographie de George Mully.
Les artistes qui émergent pendant cette période le font à une époque où les communautés autochtones travaillent déjà, discrètement mais avec détermination, à soutenir les systèmes de parenté, les pratiques saisonnières et la vie cérémonielle. Bien que les écoles aient tenté de rompre ces liens, elles n’ont pas pu étouffer les dons que les enfants portaient dès la naissance. Bon nombre de ces artistes atteignent l’âge adulte pendant une période de renouveau culturel : le retour des cérémonies, la résurgence des mouvements politiques autochtones et la réaffirmation de langues longtemps réprimées. Leurs pratiques créatrices reflètent ces expériences complexes. Elles sont façonnées non seulement par l’architecture disciplinaire imposée par les écoles, mais aussi par les enseignements durables de leurs familles et de leurs nations, qui continuent de transmettre des récits, des chants et des façons de voir. C’est une génération qui apprend à voir de nouveau, selon ses propres termes et à partir des dons dont elle a hérité.
C’est ici que le concept cri des Plaines de miýikosiwin devient essentiel. Le miýikosiwin désigne un don spirituel et une forme innée de savoir visuel. C’est une intelligence créatrice qui structure la manière dont le monde est vu et vécu, enracinée dans la mémoire, la terre et les responsabilités de la relation envers la parenté, la terre et le monde des esprits. Englobant à la fois l’inspiration et l’orientation éthique, il rappelle que la création doit servir la communauté, humaine comme non humaine.
À l’intérieur de ce cadre, la résilience, la continuité et la souveraineté spirituelle guident ce chapitre et peuvent être comprises comme des expressions directes du miýikosiwin. La résilience émerge par la persistance du savoir porté comme don, un savoir que les écoles n’ont pas pu éteindre. La continuité est assurée par la transmission générationnelle de ces dons, soutenue par le récit, l’image et la relation. La souveraineté spirituelle naît de la reconnaissance que la créativité elle-même est un héritage sacré, un pouvoir donné par le monde des esprits qui demeure hors de portée coloniale.
Pour les artistes, le miýikosiwin façonne la puissance discrète de leur œuvre. Leurs dessins, leurs peintures et leurs sculptures ne font pas que rappeler ce que les écoles ont tenté d’effacer; ils raniment la force créatrice qui lie l’art au récit, la terre à l’esprit, et la mémoire aux générations futures. Grâce au miýikosiwin, leur art devient non seulement un témoignage, mais aussi un renouveau de la vie culturelle, assurant la continuité de dons qui n’ont jamais pu être enlevés.
Se réapproprier le récit, la maison et la tradition
Pour de nombreux artistes autochtones qui atteignent l’âge adulte entre les années 1940 et 1970, l’art devient un moyen de restaurer ce que les systèmes coloniaux cherchent à effacer. Plutôt que de s’attarder à des scènes explicites d’abus, les artistes se tournent vers la mémoire, la famille et la terre. Des gestes du quotidien comme la chasse, la cueillette, le partage de récits, l’éducation des enfants et la cérémonie deviennent des sujets de survie, affirmant la continuité là où les écoles ont imposé la rupture et la séparation.

Josephina Kalleo, Life Long Ago (La vie autrefois), s.d., crayon-feutre sur papier, 17,7 x 22 cm, The Rooms, St. John’s.
Au Labrador, Josephina Kalleo incarne cette éthique du souvenir. Ancienne élève du pensionnat de la Mission morave de Nain, elle revient au dessin dans la soixantaine, motivée par le désir que les jeunes générations puissent se souvenir de « ces jours-là ». À l’aide de feutres, elle réalise quarante-cinq scènes détaillées — chasse au phoque, cueillette de petits fruits, mariages, rassemblements de Noël et salles de classe — publiées plus tard sous le titre Taipsumane: A Collection of Labrador Stories (1984). Plusieurs dessins fusionnent les leçons intérieures et le travail extérieur, montrant comment l’éducation circule sans rupture entre la salle de classe et la terre. Légendés en syllabaire inuktitut, en inuktitut écrit au moyen de l’alphabet latin et en anglais, ses dessins tressent ensemble les langues et les modes de vie. Diffusés dans les écoles de Terre-Neuve-et-Labrador, ils deviennent des archives portatives du savoir inuit, soutenant la mémoire communautaire face au silence colonial imposé.

Allen Sapp, Kids are Enjoying (Les enfants s’amusent), 1981, acrylique sur toile, 45,7 x 61 cm, collection privée.

Henry Beaudry, Preparing for the Sundance (Préparatifs pour la danse du soleil), s.d., acrylique sur toile, 67,9 x 83,2 cm, collection privée.
Dans les Plaines du Nord, Allen Sapp, membre de la Première Nation de Red Pheasant, utilise la peinture pour préserver la parenté des Cris des Plaines. Bien qu’il fréquente brièvement le pensionnat d’Onion Lake, ses toiles le représentent rarement de manière directe. Il peint plutôt la maison : le transport du bois, les enfants patinant sur des étangs gelés, les familles se déplaçant en traîneau tiré par des chevaux, les cérémonies, les rodéos, et même quelques œuvres consacrées à l’externat de Red Pheasant. Ces scènes intimes résistent à l’effacement de la vie relationnelle imposé par l’école. Une exception, Recess at Onion Lake School (Récréation à l’école d’Onion Lake), 1988, montre des enfants dispersés dans une cour austère sous l’ombre d’un mât. Les adultes sont absents, la couleur est drainée par la lumière hivernale. Sans violence explicite, le tableau exprime la solitude du déracinement. Placé aux côtés de l’ensemble plus vaste de son œuvre, imprégnée de chaleur familiale, son silence devient encore plus strident.
Henry Beaudry (1921-2016), artiste cri des Plaines et survivant du pensionnat de Thunderchild, porte la mémoire dans ses tableaux grâce à un langage visuel distinct de l’endurance. Ancien combattant de la Deuxième Guerre mondiale et ancien prisonnier de guerre, Beaudry fait passer ses toiles de la vie crie — campements, chevaux et cérémonies — à des scènes de captivité en temps de guerre, établissant un pont entre les histoires locales et mondiales de la survie. Sa peinture d’une signature de traité, par exemple, situe la diplomatie crie dans le long continuum de la négociation coloniale et de la résistance. Chaque toile, souvent signée d’une plume d’aigle, se réapproprie la mémoire historique par la couleur et la clarté de la composition, servant à la fois de témoignage et d'enseignement. Enracinée dans les communautés de la Saskatchewan, l’œuvre de Beaudry se dresse comme une archive visuelle de persistance à travers les héritages entremêlés du colonialisme et des conflits.
Ensemble, Kalleo, Sapp et Beaudry montrent comment l’acte de se souvenir, par le dessin, la peinture et la patiente reconquête de la vie quotidienne, devient une forme de réappropriation. En peignant la maison, la famille et la tradition, ils préservent le savoir culturel et assurent sa transmission vers l’avenir.
Souveraineté spirituelle et témoignage visuel
Au milieu du vingtième siècle, les artistes autochtones se tournent de plus en plus vers les dimensions spirituelles de la survivance. Leur art devient un moyen de se réapproprier la souveraineté sur un terrain fracturé par la collision entre le christianisme imposé et les cosmologies ancestrales. Chacun aborde le chemin différemment, mais tous arrivent à une même affirmation : la vie spirituelle autochtone n’a pas été éteinte. Cette confrontation devient incontestable à l’Expo 67 de Montréal, lorsque Gerald Tailfeathers (1925-1975), de la Première Nation Kainai, peint un oiseau-tonnerre sur le mur du Pavillon des Indiens du Canada. Sa murale interrompt la célébration du centenaire par une vision de la puissance niitsitapi (pied-noire), ses figures cérémonielles refusant les récits assimilationnistes.

Pavillon des Indiens du Canada à l’Expo 67, Montréal, 1967, photographe inconnu, Bibliothèque et Archives Canada, Ottawa.
Cette insistance sur la mémoire culturelle trouve un écho loin de Montréal, dans les villages des Kwakwaka’wakw, où Henry Speck (1908-1971) peint des êtres cérémoniels aux côtés d’images chrétiennes. Dans Father Forgive Them (Père, pardonne-leur), 1958, une figure solitaire s’agenouille devant une croix rouge lumineuse, dépouillée de ses insignes cérémoniels. L’image de la foi sans ornements que propose Speck dénote à la fois l’accommodement et la critique, saisissant les négociations spirituelles exigées par la vie coloniale.
L’artiste kwakwaka’wakw Ellen Neel (1916-1966), survivante du pensionnat St-Michael, joue un rôle déterminant dans le rétablissement de la sculpture de la côte du Nord-Ouest au milieu du vingtième siècle. Née en 1916 à Alert Bay, en Colombie-Britannique, et nommée Kakaso’las, elle est formée au sein de l’une des plus importantes lignées de sculpteurs de la côte, auprès de son grand-père Charlie James (1867-1937) et de son oncle Mungo Martin (1881-1962). Dès l’adolescence, elle sculpte et vend des petits totems, faisant preuve à la fois d’une maîtrise précoce et de la conviction que la sculpture peut soutenir la famille et la communauté. Son influence prend une ampleur décisive en 1948, lorsqu’elle s’adresse à la Conference on Native Indian Affairs (Conférence sur les affaires indiennes autochtones) de l’Université de la Colombie-Britannique par un plaidoyer qui situe l’art autochtone comme une pratique vivante plutôt qu’un artefact : « Si l’art de mon peuple doit prendre la place qui lui revient aux côtés des autres formes d’art canadien, il doit être un moyen d’expression vivant. Nous, les artistes indiens, devons avoir le droit de créer! »

Ellen Neel sculptant un mât totémique, 1953, photographe inconnu, Archives de la Ville de Vancouver.

Ellen Neel, Thunderbird and Bear (Oiseau-tonnerre et ours), mât en cèdre, 43,2 x 27,9 x 10,2 cm, collection privée.
Peu après, Neel fonde les Totem Art Studios dans le parc Stanley, à Vancouver, où elle produit des œuvres qui réintroduisent la présence autochtone dans l’espace civique, ravivent les traditions publiques de sculpture et créent un lieu de formation qui inspire des artistes comme Freda Diesing (1925-2002). Diesing, d’ascendance haïda et tlingit, revient aux formes ancestrales pour leur vérité et leur clarté. Son œuvre Old Woman with Labret (Vieille femme au labret), 1973, redonne sa dignité à un pouvoir matrilinéaire autrefois supprimé par le colonialisme. Ensemble, Diesing et Neel transforment la survie en continuité, reliant la sculpture, l’enseignement et le mentorat dans une même pratique de renouveau culturel.
Pour les artistes anishinaabe, la confrontation avec le christianisme produit de nouveaux vocabulaires audacieux. Morrisseau, survivant du pensionnat St-Joseph, à Fort William en Ontario, transforme son traumatisme en un langage visuel révolutionnaire enraciné dans la cosmologie anishinaabe : l’école de Woodland. Dans The Gift (Le cadeau),1975, il insère le Christ parmi les esprits ojibwés, recadrant le christianisme à l’intérieur de la cosmologie autochtone plutôt qu’à l’extérieur de celle-ci. Jackson Beardy (1944-1984), artiste ojibwé-cri du Manitoba, prolonge cette vision en peignant des transformations animales-humaines dans des lignes courbes et fluides. Bien qu’il représente rarement sa propre expérience scolaire, les toiles de Beardy insistent pour que les peuples anishinaabe se représentent eux-mêmes à travers leur savoir cosmologique, et non à travers des catégories coloniales. Morrisseau et Beardy élargissent la souveraineté visuelle autochtone : représenter son propre monde est en soi un acte spirituel.
Témoignage, fragmentation et délivrance cérémonielle
Carl Beam (1943-2005), Ojibwé et survivant du pensionnat Garnier, à Spanish en Ontario, restructure l’histoire par le collage. Forced Ideas in School Days (Idées forcées à l’école), 1991, dénonce l’endoctrinement des jeunes dans les pensionnats autochtones, tandis que son Columbus Project (Le projet Christophe Colomb), 1988-1992, étend cette mise en accusation à une toile historique plus vaste, superposant cartes, portraits, églises et iconographie autochtone dans des transferts photographiques et du travail au pinceau, refusant tout récit linéaire. En fragmentant les images, Beam reflète la violence psychologique de l’assimilation, incitant les spectateurs à reconstruire eux-mêmes le sens. Son refus de séparer l’expérience autochtone de la modernité est en soi souverain : la vérité autochtone est une vérité du monde.

Carl Beam, Forced Ideas in School Days (Idées forcées à l’école), 1991, émulsion photographique et encre sur papier, 94 x 74 cm, Banque d’art du Conseil des arts du Canada, Ottawa.

Carl Beam, The Unexplained (L’inexplicable), 1989, émulsion photographique et techniques mixtes sur toile, 213,4 x 152,4 cm, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa.
Pour Alex Janvier (1935-2024), Denesuliné et survivant du pensionnat de Blue Quills, l’abstraction devient témoignage. Blood Tears (Larmes de sang), 2001, peint le jour de son soixante-sixième anniversaire, éclate en rouges et noirs tourmentés autour d’une croix, tandis que des mots manuscrits au verso énumèrent ce qui a été perdu à l’école : « enfance, langue, culture, coutumes, parents, grands-parents ». Le tableau est à la fois œuvre d’art et document, abstraction et registre. Janvier transforme le chagrin en archive publique, montrant que même la forme non figurative peut porter la force du témoignage.

Robert Houle, Sandy Bay Residential School Series (The Morning) [Série sur le Pensionnat indien de Sandy Bay (Le matin)], 2009, bâtonnet de peinture à l’huile sur papier, l’un de vingt-quatre dessins, chacun mesurant 58,4 x 76,2 cm ou 76,2 x 58,4 cm, Galerie de l’École d’art de l’Université du Manitoba, Winnipeg.
L’œuvre de Robert Houle (né en 1947), Saulteaux de Sandy Bay, en Saskatchewan, montre comment le témoignage peut devenir cérémoniel. Sa Sandy Bay Residential School Series (Série sur le Pensionnat indien de Sandy Bay), 2009, créée en réponse aux excuses officielles du gouvernement fédéral au sujet des pensionnats autochtones en 2008, comprend vingt-quatre pastels créés en vingt-quatre jours. Les traits acérés et les expressions saulteaux comme « Saulteaux forbidden » évoquent la fragmentation et la hantise. Houle appelle ce processus pahgedenaun : se libérer l’esprit. Le dessin devient délivrance, extériorisant le traumatisme dans l’image et invitant au deuil communautaire.
Là où le processus de Houle met en œuvre la délivrance, l’œuvre de Mary Caesar (née en 1947) exige la rétention : c’est-à-dire que la mémoire soit portée plutôt que relâchée. Dans Hair Being Cut by Nuns (Cheveux coupés par les religieuses), 2017, les tresses d’une jeune fille sont coupées en plein geste, les couleurs saturées intensifiant la violence de la suppression. L’aquarelle de Caesar transforme le traumatisme privé en responsabilité collective, insistant sur le fait que ce qui s’est passé ne doit pas être oublié.

Mary Caesar, My School Number, (Mon numéro d’élève), 2017, acrylique sur toile, 24 x 20 cm, collection privée.

Lawrence Paul Yuxweluptun Lets’lo:steltun, Indian Residential School, Leaving the Shallow Graves and Going Home (Pensionnat indien, quitter les tombes peu profondes et rentrer chez soi), 2022, acrylique sur toile, 182,9 x 243,8 cm, collection privée.
Ce thème de responsabilité continue jusqu’à aujourd’hui avec des artistes comme Lawrence Paul Yuxweluptun (né en 1957), d’ascendance cowichan et syilx, survivant du pensionnat autochtone de Kamloops. Son tableau de 2022, Indian Residential School, Leaving the Shallow Graves and Going Home (Pensionnat indien, quitter les tombes peu profondes et rentrer chez soi), représente des enfants spectraux s’élevant de monticules de terre sous un ciel bordé de cèdres. Réalisée dans des orangés et des rouges électriques, avec une ligne de contour prononcée propre aux Salish de la Côte, l’œuvre pleure les enfants retrouvés dans des tombes anonymes tout en affirmant leur présence. Elle est à la fois requiem et résurgence, abolissant la frontière entre les vivants et les morts, et rappelant que la réconciliation commence par la vérité.

Faye HeavyShield, Sisters (Sœurs), 1993, chaussures modifiées avec du plâtre, du gesso et de la peinture acrylique, diamètre extérieur après installation : 105 cm, Collection McMichael d’art canadien, Kleinburg.
L’artiste kainai (Blood) Faye HeavyShield (née en 1953) condense la mémoire en formes dépouillées et résonantes, ancrées dans la terre, la parenté et les récits des femmes. Son installation Sisters (Sœurs), 1993, dispose six paires de chaussures blanches en cercle, pointant vers l’extérieur, et transforme l’absence en présence. Chaque paire représente des femmes dont la vie a été bouleversée par les pensionnats autochtones. Pourtant, le cercle les rassemble, portant le deuil, l’endurance et la relation en un seul geste. Le minimalisme de HeavyShield est rigoureux : chaque élément est choisi, chaque absence est délibérée. Son œuvre honore les façons discrètes et continues dont les communautés portent la mémoire vers l’avenir malgré les ruptures imposées par les institutions coloniales.
L’artiste siksika Adrian Stimson (né en 1964) puise dans l’histoire du pensionnat d’Old Sun pour transformer l’installation en lieu de témoignage visuel. Dans Old Sun, 2008, il réassemble des fenêtres brisées, des luminaires, des briques et des peaux de bison dans un environnement où la mémoire confronte l’histoire matérielle. Une structure d’acier drapée d’une peau de bison, évoquant à la fois la tente de sudation et la cage, incarne la tension entre le renouveau spirituel et l’enfermement colonial. Le bison et les peuples autochtones partagent une histoire de quasi-annihilation aux mains de l’expansion coloniale. Stimson présente le bison comme un personnage en deuil et un survivant, une figure d’endurance façonnée par le miýikosiwin, cette force créatrice qui transmet la vérité à travers les générations.

Adrian Stimson, Old Sun installation tk.
Tressées ensemble, ces œuvres montrent que le témoignage prend de nombreuses formes : murale et sculpture, abstraction et estampe, installation et performance. Certains artistes naviguent entre les croyances, d’autres entrecroisent les cosmologies, fragmentent les récits ou rendent le silence visible. Pourtant, tous refusent l’effacement. Ils tissent une archive visuelle de la survivance où le sacré continue de parler. Entre leurs mains, l’art n’est pas qu’une simple expression : il est cérémonie, réappropriation et souveraineté, rappelant que la lutte pour la liberté spirituelle est aussi une lutte pour voir, savoir et vivre autrement.
Les survivants inuits et l’expérience arctique
Bien qu’elles soient moins souvent placées au centre des récits nationaux sur les pensionnats autochtones, les expériences inuites forment un système parallèle d’intervention coloniale qui transforme profondément les communautés du Nord. Les pensionnats autochtones en Arctique se développent rapidement, des années 1940 aux années 1960. C’est un réseau de foyers gérés par les Églises, d’externats fédéraux et d’établissements d’hébergement qui retirent les enfants des cycles saisonniers de la chasse et des réseaux de parenté. La Commission de vérité et réconciliation du Canada a documenté comment de nombreux enfants inuits ont été transportés par avion ou par bateau à des milliers de kilomètres de chez eux, souvent sans que leurs parents reçoivent d’explication claire sur l’endroit où ils avaient été emmenés, pour combien de temps, ni même s’ils allaient revenir.
Ces déplacements sont aggravés par les évacuations médicales liées à la tuberculose, au cours desquelles des patients inuits — enfants, jeunes et adultes — sont transportés vers le Sud pendant des mois, voire des années. Sans faire officiellement partie du système des pensionnats, les hôpitaux pour tuberculeux fonctionnent selon la même logique coloniale : déracinement, perte de la langue, rupture culturelle et silence. Les survivants décrivent à maintes reprises le traumatisme de la distance, l’absence de la famille et la solitude des institutions du Sud comme des traits déterminants de leur enfance.

Trois enfants inuits devant la mission de Chesterfield Inlet, Nunavut, 1933, photographe inconnu, Bibliothèque et Archives Canada, Ottawa.
La politicienne et militante Sheila Watt-Cloutier raconte dans The Right to Be Cold (2015) comment le fait d’être envoyée au sud alors qu’elle était enfant a fracturé son sentiment d’appartenance. Ses expériences d’isolement, de discipline vécue dans les établissements du Sud et de suppression de la langue inuite font écho à des récits partagés dans l’ensemble de l’Arctique. Ces formes de déplacement, qu’elles soient liées à la scolarisation ou aux traitements médicaux, donnent lieu à une génération élevée entre deux mondes, façonnée autant par l’éloignement de la maison que par les institutions censées l’assimiler.
C’est dans ce contexte que les artistes inuits réaffirment la mémoire et la souveraineté par la gravure et la sculpture. Leurs langages visuels encodent souvent les symboles de la rupture : avions, navires, uniformes d’infirmières, paysages hybrides, autant de témoins des déplacements imposés aux communautés du Nord. Par leur travail, les artistes inuits montrent que, tout comme le témoignage émerge des pensionnats eux-mêmes, il émerge aussi du système plus vaste des interventions de l’État, qui a bouleversé la vie inuite sur le territoire.

Pitaloosie Saila dessinant, date inconnue, photographie de William Richie.

Abraham Anghik Ruben, Migration: Umiak with Spirit Figures (Migration : umiak avec figures spirituelles), 2008, stéatite brésilienne (pierre à savon), cèdre, fer, 63,5 x 93 x 25 cm, Musée des beaux-arts de Winnipeg.
Les artistes inuits prolongent cette réappropriation jusque dans la gravure et la sculpture. La lithographie Strange Ladies (Femmes étranges), 2006, de Pitaloosie Saila (1942-2021), représente trois femmes sans visage — une bureaucrate, une religieuse, une infirmière — incarnant les autorités qui supervisaient les patients inuits pendant les évacuations liées à la tuberculose dans les années 1950. Bien qu’elle se situe en dehors du système officiel des pensionnats autochtones, la logique est la même : déplacement, rupture, assimilation. Les figures sans visage de Saila rendent l’autorité anonyme et interchangeable, affirmant que ce qui a été fait aux patients inuits était systémique, et non accidentel.
Les frères Abraham Anghik Ruben (né en 1951) et David Ruben Piqtoukun (1950-2026), sculpteurs inuvialuit originaires de Paulatuk, dans les Territoires du Nord-Ouest, traduisent dans la pierre et le bronze leurs propres séparations d’enfance. Death of the Shaman (La mort du chaman), 2001, de Ruben, pleure un chef réduit au silence, tandis que Migration: Umiak with Spirit Figures (Migration : umiak avec figures spirituelles), 2008, transporte familles et animaux sur un pont rubané vers la réappropriation. Airplane (Avion), 1995, de Piqtoukun, rappelle le moment du déplacement, superposant igloo, avion et figure d’enfant en strates de perte et de résilience. Leurs sculptures retiennent ce que les institutions ont tenté de dissoudre. En fixant dans la matière ce qui devait être oublié, elles affirment une souveraineté visuelle autochtone sur la mémoire. Durables et lourdes, ces œuvres refusent l’effacement. En entrelaçant mémoire personnelle et mémoire mythique, elles transforment la sculpture en archive de la souveraineté inuvialuit et du pouvoir vivant du savoir nordique.
Savoir relationnel porté vers l’avenir
Les artistes de cette génération forment une généalogie visuelle de la survivance. Leurs œuvres complètent l’arc qui structure ce chapitre : du silence à l’expression, de la rupture à la continuité, de l’effacement à la souveraineté. Chaque artiste transforme les conditions de la scolarisation, du déplacement et de l’effacement en formes de transmission de la vérité façonnées par le miýikosiwin, compris comme la force créatrice et le don spirituel qui permet à la mémoire, à la relation et au sens de perdurer. Que ce soit par la mémoire communautaire, la résurgence de la cérémonie, la vision cosmologique ou le renouvellement des formes ancestrales, leur art est ancré dans une éthique relationnelle : grands-mères, sentiers de piégeage, leçons d’inuktitut, oiseaux-tonnerres, bisons, couvertures à boutons et la terre elle-même. Sans mettre en scène le traumatisme comme spectacle, ils restaurent la présence, rendant visibles les continuités que les institutions coloniales ont cherché à rompre. Leurs œuvres ne font pas que se souvenir : elles enseignent.
En son cœur, le miýikosiwin soutient la création même sous la pression de l’effacement. Pour ces survivants, se souvenir est une éthique : une obligation de voir avec attention, de créer avec responsabilité et de porter vers l’avenir ce qui devait être détruit. Leurs témoignages, exprimés par le dessin, la sculpture, l’estampe, la toile, l’installation et la performance, deviennent une archive vivante pour les générations futures. Entre leurs mains, l’art dépasse la mémoire : il est une promesse tenue à travers les générations.






