Jamasee Padluq Pitseolak, The Day After (Le lendemain), 2010

illustration of adult and child beside a desk

Jamasee Padluq Pitseolak, The Day After (Le lendemain), 2010, gravure à la pointe sèche peinte à la main, 49,5 x 38,1 cm, Musée d’anthropologie de l’Université de la Colombie-Britannique, Vancouver.

Dans Le lendemain, l’artiste inuit Jamasee Padluq Pitseolak (né en 1968), de Kinngait (Cape Dorset), au Nunavut, recourt à un trait anguleux, à des mots inscrits dans l’image et à des silhouettes humaines déformées pour évoquer la désorientation psychique qui suit la violence. La figure adulte s’impose, les membres contorsionnés, agrippant ou écrasant l’enfant, tandis que les arrière-plans fracturés et les surfaces égratignées semblent se confondre. Le titre « THE DAY AFTER », gravé au-dessus d’un pupitre et d’une chaise d’école, signale une rupture temporelle : ce qui persiste une fois le moment passé. Selon un article de journal paru à l’époque, les stries noires entre les figures sont en partie recouvertes de vert olive, une couleur que Pitseolak associe à son expérience de la violence. L’image n’illustre pas l’acte perpétré; elle en consigne plutôt les traces psychiques : la mémoire, la désorientation et le sentiment d’avoir été marqué. Le souvenir de cette expérience demeure frais à son esprit : en parlant publiquement de l’œuvre, Pitseolak se serait effondré en tentant de raconter ce qu’on lui avait fait subir lorsqu'il était enfant. L’œuvre habite ainsi l’espace fragile entre ce qui peut être montré et ce qui résiste au récit, laissant l’absence et le fragment porter sa charge émotionnelle.

illustration of a person with lines crossing the page

Jamasee Padluq Pitseolak, The Student (L’élève), 2010, pointe sèche avec aquarelle sur papier vélin, 80 x 112 cm, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa.

The Student (L’élève), 2010, lui oppose un contrepoint brutal. Ici, la violence est immédiate. La baignoire introduit un espace domestique et vulnérable, mais l’enfant y est exposé, dominé par une présence adulte. L’asymétrie des échelles, l’élan violent des entailles diagonales et le contraste troublant entre un rouge blafard et un vert criard accentuent le déséquilibre moral de la scène. La figure adulte, entièrement colorée en vert, paraît monstrueuse dans sa posture et son geste. L’enfant, plus petit et assis, devient le point de vulnérabilité autour duquel se concentre toute la tension de l’image. Dans L’élève, Pitseolak expose la proximité prédatrice de cette autorité institutionnelle.


Les deux œuvres se répondent : L'élève ancre la violence dans l’immédiateté corporelle, tandis que Le lendemain donne à voir l’étendue de ses résidus psychologiques. Ensemble, elles forment deux lieux de mémoire et de résistance étroitement liés, où le traumatisme devient un témoignage visuel fragmentaire, mais d’une grande puissance. Leur mise en relation invite les spectateurs à alterner entre moment et mémoire, entre la blessure immédiate causée par le traumatisme, et celle qui perdure dans le temps. En choisissant de travailler sur papier en utilisant par la gravure et la pointe sèche peinte, Pitseolak s’éloigne d’une narration plus littérale et permet à ses scènes d’apparaître comme des espaces de mémoire plutôt que comme des reconstitutions.


Pitseolak a souligné que ces œuvres avaient été réalisées pour lui-même et qu’elles ne s’adressent pas à un public extérieur. Cette décision lui confère une capacité d’agir sur le dévoilement : il détermine ce qui est révélé, ce qui est occulté, et la façon dont se négocie le regard. La fragmentation, l’abstraction et la retenue ne sont pas seulement des choix esthétiques; elles relèvent d’une éthique du témoignage qui refuse de transformer le traumatisme en marchandise ou en spectacle. Une éthique qui veille à ce que même les histoires réduites au silence soient vues… mais à leurs propres conditions.


Ces œuvres mettent aussi le spectateur en cause. Les espaces vides, les entailles et les distorsions exigent un travail d’interprétation. Il faut s’arrêter, percevoir la rupture, affronter l’inconfort et en porter la responsabilité. Les figures ne se donnent jamais entièrement à lire; nous voyons les traces, non l’événement dans sa totalité. Ce refus d’apaiser rappelle que le traumatisme demeure vivant, que la réconciliation ne peut effacer la mémoire et que le témoignage doit se poursuivre. Pitseolak fait ainsi valoir une souveraineté de la mémoire, la sienne, mais aussi celle d’une communauté, en nous appelant à une responsabilité partagée du souvenir. Ce faisant, il rejette le spectacle et le voyeurisme, choisissant l’allusion précise, la rupture et le silence comme outils de dévoilement.

Collection de l’art des survivants

Jamasee Padluq Pitseolak, The Day After (Le lendemain), 2010 - Art Canada