David Ruben Piqtoukun, Airplane (L'avion), 1995

stone carving of a person gliding above an airplane and igloo

David Ruben Piqtoukun, Airplane (L'avion), 1995, stéatite brésilienne (pierre à savon), wonderstone africaine, 26 x 36,5 x 27,5 cm, Musée des beaux-arts de Winnipeg.

Dans L'avion, le sculpteur inuvialuk David Ruben Piqtoukun (1950-2026) remonte à son premier souvenir de rupture coloniale : le jour où lui et d’autres jeunes enfants de Paulatuk, dans les Territoires du Nord-Ouest, ont été embarqués sans explication dans un avion, puis envoyés au pensionnat catholique romain d’Aklavik.


Taillée dans la dense et lourde stéatite brésilienne et dans la très sombre wonderstone africaine, L'avion se déploie en trois registres superposés. Au niveau du sol se trouve un iglou, signe du foyer, de la parenté et des récits traditionnels, soit la sphère de relations à laquelle l’enfant a été arraché et vers laquelle la mémoire ne cesse de revenir. Au-dessus s’élève un avion stylisé, percé d’un ventre ajouré : vide nervuré, soute, cage, fuselage devenu piège. Les espaces négatifs y rendent l’absence aussi tangible que la masse. Le contraste entre l’enveloppe extérieure lisse et aérodynamique et la structure intérieure quadrillée fait écho à l’écart entre le discours de sollicitude affiché par l’école et l’enfermement discipliné qu’elle impose. Juchée au sommet, une petite figure d’enfant, le jeune Piqtoukun lui-même, chevauche l’échine de la machine. Il n’est ni englouti ni projeté au loin : il tient bon, plaçant littéralement sa capacité d’agir au-dessus de l’instrument même de son arrachement.

Soapstone carving of a recumbent shaman figure.

Abraham Anghik Ruben, Death of the Shaman (La mort du chaman), 2001 ,

Ce renversement est essentiel. Dans la sculpture, le moyen de transport qui a coupé l’enfant de sa langue et de sa terre devient une plateforme depuis laquelle le Survivant observe et raconte. Les spectateurs associent souvent l’avion à la mobilité, aux vacances, à la modernité; l’œuvre les oblige pourtant à déplacer ce symbole vers d’autres histoires, celles des évacuations médicales, des relocalisations et des départs forcés vers l’école qui ont marqué pendant des décennies la vie des peuples autochtones du Nord. Les éducateurs dans les musées soulignent que ce déplacement du sens ouvre la voie à l’empathie : dès lors que l’on comprend qu’un avion pouvait signifier l’enlèvement, l’enfant suspendu apparaît à la fois comme souvenir et comme témoin résilient. Chez les Inuits, l’art est traditionnellement envisagé comme un support qui se souvient. L'avion agit sur les plans cérémoniel, communautaire et pédagogique : une pierre qui porte le récit face à l’impuissance des mots.


De son expérience au pensionnat, Piqtoukun ne se souvient que du vrombissement assourdissant de l’avion, de la peur, puis du traitement subi à l’arrivée : les cheveux coupés, les vêtements remplacés, et les règles qui ont défini ce qu’il décrirait plus tard comme une éducation de l’oubli. Ne pas parler sa langue. S’habiller comme les autres. Obéir. Prier. S’assimiler. Les chaussures mal ajustées, la nourriture étrangère, l’éloignement des parents et une colère nourrie par l’incompréhension ont fait de lui, selon ses propres mots, à la fois un bagarreur et un enfant perdu. Ces réactions chargées de confusion, de parole coupée et de contrôle du corps réapparaissent ici transmuées dans la pierre. À ce titre, L'avion s'érige en un monument compact dédié au déplacement forcé et à la survivance inuite.


Vu aux côtés des sculptures de son frère Abraham Anghik Ruben (né en 1951), dont Death of the Shaman (La mort du chaman), 2001, qui pleure des lignées spirituelles supprimées, L'avion donne à voir l’échelle intime de la politique d’assimilation à l’œuvre dans les pensionnats : un petit corps, un vol, une volonté durable de revenir. Dans l'esprit de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, pour qui la vérité doit impérativement précéder la réconciliation, Piqtoukun offre une archive tactile de ce premier vol d'exil et du cheminement de toute une vie pour en revenir. L’enfant vole désormais au dessus fuselage. C’est à lui, maintenant, de tenir les commandes du récit.

Collection de l’art des survivants

David Ruben Piqtoukun, Airplane (L'avion), 1995 - Art Canada