Alex Janvier, Blood Tears (Larmes de sang), 2001

Alex Janvier, Blood Tears (Larmes de sang), 2001, acrylique sur toile de lin, 128,3 x 177,8 x 7 cm, Janvier Gallery, Cold Lake.
Alex Janvier (1935-2024), Dénésuliné des Premières Nations de Cold Lake (Alberta), a conçu Larmes de sang, une acrylique recto verso sur toile de lin. Au recto, l’image jaillit en ocres terreux et en rouges sourds, traversée d’épaisses coulures de peinture qui se déversent comme du sang. Au cœur de l’abstraction émergent des formes discernables : une croix au sommet d’un bâtiment rouge brique, qui rappelle la chapelle du pensionnat autochtone, et une jambe humaine écartelée, expression d’une douleur accablante. L’empâtement intensifie l’âpreté de l’image, comme si la peinture elle-même pleurait ce qui a été volé dans ces pensionnats : l’enfance, la langue, la culture et les liens de parenté.

Alex Janvier, Blood Tears (Larmes de sang) [verso], 2001, Janvier Gallery, Cold Lake.
Le verso approfondit ce témoignage. L’inscription manuscrite de Janvier y répertorie la « série de pertes » infligées par le système des pensionnats autochtones : « enfance, langue (denesuline), culture, coutumes, parents, famille élargie, grands-parents, connaissances des Aînés, croyances traditionnelles ». Il raconte qu'on lui répétait que ses « mœurs indiennes » étaient diaboliques, ses grands-parents « démoniaques », et qu’il se trouvait « pris au piège entre le bien et le mal », là où l'obéissance lui vaudrait les « meilleures notes ». Les punitions imposées pour avoir parlé le dénésuliné étaient impitoyables — « être fouetté et sévèrement puni! » — et les étés sans Aînés laissaient un vide. Ses mots culminent dans une vérité obsédante : « Beaucoup, beaucoup sont morts de corps brisés, d’un déchirement intérieur contradictoire. La plupart sont morts avec “l’esprit brisé” […] Les autres vivent dans la peur en permanence et emporteront leur silence dans la tombe, comme beaucoup l’ont fait jusqu’à ce jour. » Cette inscription, qui agit comme un manifeste d’artiste, transforme la toile en une déclaration souveraine et arrache le récit au silence colonial.
Dans une perspective ancrée dans le kanawâpâtahmowin, (voir avec responsabilité), Larmes de sang incarne le miýikosiwin, (le don de vision et de créativité. L’héritage déné de Janvier imprègne l’abstraction de lignes organiques inspirées des motifs de perlage et d’écorce de bouleau appris auprès de sa mère, revendiquant une continuité culturelle qui défie l’effacement. La dualité du tableau, le recto comme déferlement émotionnel et le verso comme mise en accusation factuelle, fait écho au tournant autochtone, mouvement récent visant à valider les savoirs et les pratiques autochtones en réorientant l’histoire de l’art à travers les modes de connaissance autochtones et leurs façons de comprendre le monde.
Les commissaires ont mis Larmes de sang au premier plan d’expositions consacrées aux séquelles des pensionnats, où sa présentation autoportante, révélant les deux côtés de la toile, invite à un dialogue direct. Cet impact auprès du public a, en retour, amplifié son pouvoir de transmission de la vérité. L’artiste et commissaire Tanya Harnett (née en 1970) a souligné le courage de Janvier dans son désir de confronter cette histoire, insistant sur la façon dont sa volonté de la rendre visible au sein d’une grande institution a ouvert un espace permettant aux commissaires autochtones d’aborder ce même sujet dans leur propre pratique.
En définitive, Larmes de sang est un acte de revitalisation culturelle. Bien qu’elle représente le tort subi, l’œuvre se dresse comme un monument à la survie, réaffirmant l’identité autochtone au sein de l’art contemporain. Janvier, survivant du pensionnat Blue Quills de 1942 à 1952, crée cette œuvre le jour de son soixante-sixième anniversaire. Elle constitue un puissant acte de souveraineté visuelle, transformant le traumatisme des expériences vécues dans les pensionnats autochtones en archive vivante de mémoire et de résilience, chargée de strates de deuil personnel et collectif. Janvier a déjà déclaré : « L’art est ce qui m’a sauvé dans ces pensionnats. » Ici, il montre comment la création peut surmonter l’oppression. À l’ère de la réconciliation, le tableau suscite une réflexion sur le double rôle de l’éducation dans le traumatisme et la guérison, nous sommant à honorer les survivants et à reconstruire par la vérité et la justice.
Collection de l’art des survivants

Carl Beam, Sauvage, 1988

Jackson Beardy, The World at Prayer (Le monde en prière), 1983

Henry Beaudry, Treaty No. 6, Battleford Area (Traité no 6, région des Battleford), s.d.

Mary Caesar, Hair Being Cut by Nuns (Cheveux coupés par les religieuses), 2017

Freda Diesing, Old Woman with Labret (Vieille femme au labret), 1973

Faye HeavyShield, Sisters (Sœurs), 1993

Robert Houle, Parfleches for the Last Supper (Pare-flèches pour la dernière Cène), 1983

Alex Janvier, Blood Tears (Larmes de sang), 2001

Norval Morrisseau, The Gift (Le cadeau), 1975

Ellen Neel, Kakaso’las, 1955-1956

David Ruben Piqtoukun, Airplane (Avion), 1995

Jamasee Padluq Pitseolak, The Day After (Le lendemain), 2010

Abraham Anghik Ruben, The Last Goodbye (Le dernier adieu), 2001

Pitaloosie Saila, Strange Ladies (Femmes étranges), 2006

Allen Sapp, Recess at Onion Lake School (Récréation à l’école d’Onion Lake), 1988

Henry Speck, Father Forgive Them (Père, pardonne-leur), 1958

Adrian Stimson, Sick and Tired (Malade et fatigue), 2006

Gerald Tailfeathers, Blood Camp (Campements des Bloods), 1956

Lawrence Paul Yuxweluptun Lets’lo:steltun, Indian Residential School, Leaving the Shallow Graves and Going Home (Pensionnat indien, quitter les tombes peu profondes et rentrer chez soi), 2022