Norval Morrisseau, The Gift (Le cadeau), 1975

painting of two figures facing each other

Norval Morrisseau, The Gift (Le cadeau), 1975, acrylique sur papier, 196 x 122 cm, Musée des beaux-arts de Thunder Bay.

Dans Le cadeau, une peinture de l’artiste anishinaabe Norval Morrisseau (1932-2007), qui grandit au sein de Bingwi Neyaashi Anishinaabek (Première Nation de Sand Point), en Ontario, trois figures stylisées se resserrent sur un fond ocre. À gauche se tient une jeune personne anishinaabe, les cheveux hérissés, le corps animé de formes intérieures, et tenant un sac-médecine dont les lignes rayonnantes signalent un pouvoir transmis par les ancêtres. En face, une grande figure cléricale, avec une crête de cheveux noirs rappelant la frange d’une soutane et un torse strié comme des ornements liturgiques, tend un bras allongé vers le sac. Entre les deux, plus bas, un enfant-être est accroupi, la tête inclinée vers l’offrande. Des passages d’énergie, ces lignes intérieures caractéristiques de la vision aux rayons X de Morrisseau, relient les trois corps et montrent précisément ce qui est en jeu : la transmission. Le christianisme est-il offert comme un cadeau bienveillant, ou l’enfant est-il détourné des enseignements autochtones pour être mené vers la croix? L’échange vibre d’ambivalence.

The artist Norval Morriseau crouched over a painting he is working on outdoors.

Norval Morrisseau peignant à l’extérieur, Red Lake, Ontario, août 1966, photographe inconnu.

La couleur intensifie le débat. Des ocres et des rouges chauds circulent dans les corps anishinaabe, ponctués de cellules d’un vert éclatant. La figure cléricale est plus froide, plus segmentée, ses formes intérieures apparaissant isolées. Des champs pointillés, le symbole chez Morrisseau d’un esprit perméable, traversent les frontières et suggèrent qu’aucune rencontre ne laisse l’un ou l’autre camp intact. La petite croix imprimée sur le sac renverse la logique missionnaire : ici, le christianisme est contenu dans un support anishinaabe, et non l’inverse. Cette inversion s’inscrit dans le projet spirituel que Morrisseau poursuit toute sa vie, celui d’une synthèse spirituelle. Ayant survécu à un système qui a tenté d’éradiquer la cosmologie anishinaabe, il peint des mondes où les êtres midewiwin de la Grande société de médecine, les figures christiques, les guides animaux et les circuits d’énergie habitent un même espace pictural.


Considéré à travers la lentille des pensionnats autochtones, Le cadeau devient un témoignage. L’échange entre adultes qui se joue au-dessus de la tête d’un enfant rappelle les ententes coercitives conclues par les Églises et le gouvernement canadien, prétendument au bénéfice des enfants autochtones. Pourtant, le réseau visuel de l’œuvre insiste sur le fait que le pouvoir culturel circule toujours entre des mains autochtones. La génération de Morrisseau a ouvert la voie à des artistes qui allaient plus tard parler des pensionnats autochtones de manière explicite, tels Adrian Stimson (né en 1964), Jim Logan (né en 1955) et Kent Monkman (né en 1965). Mais l’apport de Morrisseau lui-même est déterminant. Il dépeint les négociations psychiques imposées par ces institutions et, ce faisant, propose un modèle de survie par l’image.


Morrisseau est arraché à son foyer vers l’âge de six ans et placé pendant plusieurs années au pensionnat de St- Joseph, à Fort William. Les récits de membres de sa famille, d’amis et de biographes décrivent les violences émotionnelles, physiques et sexuelles qu’il y subit, de même que l’interdiction stricte des langues et des cérémonies autochtones qui y règne. Morrisseau porte toute sa vie l’empreinte du pensionnat, et Le cadeau met en scène cette histoire comme une confrontation spirituelle.

Collection de l’art des survivants

Norval Morrisseau, The Gift (Le cadeau), 1975 - Art Canada