Ellen Neel, Kakaso’las, 1955-1956

Ellen Neel, Kakaso’las, 1955-1956, mediaTK, 8 m x 3,5 m x 0,6 m, Museum of Anthropology, Université de la Colombie-Britannique, Vancouver.
Sculpté et peint dans le style classique kwakwaka’wakw, Kakaso’las d’Ellen Neel (1916-1966) réunit l’oiseau-tonnerre, l’ours et Dzunukwa (femme sauvage des bois). Chaque figure incarne l’équilibre entre les univers de la transformation kwakwaka’wakw et de la loi visuelle. Le totem atteste la maîtrise de Neel en matière de proportions et de concision. Le rythme symétrique de ses ovoïdes, de ses formes en U et de ses triangles inscrit sa lignée, tandis que l’agencement net des couleurs et les surfaces lisses du cèdre affirment une main singulière. Neel crée ce mât totémique quelques années seulement après l’abrogation, en 1951, de l’interdiction du potlatch au Canada, à une époque où les grandes sculptures cérémonielles commençaient à peine à refaire surface. Sculpter un mât monumental à ce moment-là, qui plus est en tant que femme artiste, relève d’un acte de résistance féroce. L’œuvre déclare que la loi visuelle kwakwaka’wakw n’a pas été éteinte, mais demeure vivante, adaptable et souveraine. Ainsi, par sa présence publique, le totem contribue discrètement à rééduquer un pays qui avait longtemps banni les cérémonies dont cet art était issu.

Ellen Neel (deuxième à partir de la gauche) et sa famille travaillant sur un mât, 1955, photographie de Donald C. McLeod.
Neel est une figure charnière de l’histoire de l’art de la côte du Nord-Ouest, la première femme au Canada reconnue comme sculptrice professionnelle de mâts totémiques. Formée par son grand-père Charlie James (1867-1937) et son oncle Mungo Martin (1881-1962), Neel perpétue une lignée ancestrale du design kwakwaka’wakw tout en la transformant par des adaptations modernes. Kakaso’las, sculpté au milieu des années 1950 avec l’aide de sa famille, incarne à la fois la survie et la résurgence. Le titre, qui signifie « Peuple de l’extérieur », fait référence à un emblème familial issu de la branche maternelle de Neel — une revendication forte à une époque où le rôle des femmes autochtones dans l’art public est rarement reconnu.
Kakaso’las est d’abord installé aux résidences Totem Park de l’Université de la Colombie-Britannique (UBC), puis demeure pendant des décennies à Brockton Point, dans le parc Stanley, où des milliers de visiteurs peuvent le voir. Le totem a maintenant débuté un nouveau chapitre. En septembre 2024, Kakaso’las est déplacé au Musée d’anthropologie de l’Université de la Colombie-Britannique grâce à une collaboration entre le musée et les descendants de Neel. Ce transfert reflète un changement d’approche plus large, qui fait passer l’œuvre du statut de monument public à celui d’héritage culturel à préserver, tout en honorant le souhait de la famille Neel de voir le totem conservé dans un contexte qui reconnaît son histoire à la fois comme legs familial et comme repère national.
Kakaso’las continue d’enseigner. Sa relocalisation rend aux Autochtones la garde de l’œuvre et l’inscrit dans un cadre muséal nourri par le dialogue avec la famille Neel. Ce qui, en 1955, était un acte de résistance perdure aujourd’hui et devient geste de relation. Le mât héraldique se fait témoin de l’histoire et garde vivante la vision de Neel. Elle croyait que la sculpture pouvait être à la fois art, gagne-pain, cérémonie et éducation, et que, par ce travail, la courbe de la lame pouvait infléchir celle de l’avenir.
Comme le rappelle la petite-nièce de Neel, l’artiste Mary Anne Barkhouse (née en 1961), Neel était à la fois conceptrice et entrepreneure. Elle dirigeait Totem Art Studios à Vancouver, employait des membres de sa famille et vendait des sculptures allant de mâts totémiques grandeur nature à de petites œuvres destinées au marché du souvenir. Son initiative arrimait la pratique artistique à la survie. Ce que certains commentateurs du milieu du vingtième siècle ont pu rejeter comme de « l’art touristique » constituait en réalité une stratégie novatrice : une façon de faire circuler les formes culturelles et de faire vivre sa famille dans un contexte où les possibilités économiques étaient limitées. La dimension « commerciale » de sa pratique, soutient Barkhouse, ne doit pas être comprise comme un affaiblissement, mais comme une forme de résilience, qui a ouvert un espace à la créativité des femmes autochtones au sein des économies coloniales.
Collection de l’art des survivants

Carl Beam, Sauvage, 1988

Jackson Beardy, The World at Prayer (Le monde en prière), 1983

Henry Beaudry, Treaty No. 6, Battleford Area (Traité no 6, région des Battleford), s.d.

Mary Caesar, Hair Being Cut by Nuns (Cheveux coupés par les religieuses), 2017

Freda Diesing, Old Woman with Labret (Vieille femme au labret), 1973

Faye HeavyShield, Sisters (Sœurs), 1993

Robert Houle, Parfleches for the Last Supper (Pare-flèches pour la dernière Cène), 1983

Alex Janvier, Blood Tears (Larmes de sang), 2001

Norval Morrisseau, The Gift (Le cadeau), 1975

Ellen Neel, Kakaso’las, 1955-1956

David Ruben Piqtoukun, Airplane (Avion), 1995

Jamasee Padluq Pitseolak, The Day After (Le lendemain), 2010

Abraham Anghik Ruben, The Last Goodbye (Le dernier adieu), 2001

Pitaloosie Saila, Strange Ladies (Femmes étranges), 2006

Allen Sapp, Recess at Onion Lake School (Récréation à l’école d’Onion Lake), 1988

Henry Speck, Father Forgive Them (Père, pardonne-leur), 1958

Adrian Stimson, Sick and Tired (Malade et fatigue), 2006

Gerald Tailfeathers, Blood Camp (Campements des Bloods), 1956

Lawrence Paul Yuxweluptun Lets’lo:steltun, Indian Residential School, Leaving the Shallow Graves and Going Home (Pensionnat indien, quitter les tombes peu profondes et rentrer chez soi), 2022