Pitaloosie Saila, Strange Ladies (Femmes étranges), 2006

three black and white ladies against a bright yellow flat background

Pitaloosie Saila, Strange Ladies (Femmes étranges), 2006, lithographie, 38,1 x 57,2 cm, Dorset Fine Arts, Toronto.

Strange Ladies (Femmes étranges) de l’artiste inuite Pitaloosie Saila (1942-2021), de Kinngait (Cape Dorset), au Nunavut, est une lithographie troublante née de ses propres expériences de déplacement forcé et de contrôle institutionnel. Dans les années 1950, après un accident traumatique qui lui fracture le dos, Saila est évacuée de sa communauté, d’abord par un fonctionnaire canadien en visite et son épouse infirmière, puis en vertu de la politique gouvernementale de quarantaine liée à la tuberculose, qui envoie des centaines d’Inuits vers le Sud entre 1950 et 1957 pour y recevoir des « traitements ».

This Has Touched My Life (Ceci a touché ma vie), sculpture par Oviloo Tunnillie

Oviloo Tunnillie, This Has Touched My Life (Ceci a touché ma vie), 1991-1992, serpentinite (Tatsiituq); femme, 16,7 x 9,5 x 7 cm; femme et enfant, 16,5 x 19,2 x 10,5 cm; homme, 18,5 x 9 x 5,3 cm; voiture, 3 x 9,2 x 4,2 cm; signé en syllabique, Musée canadien de l’histoire, Gatineau.

Loin de chez elle, Saila rencontre des figures de l’autorité coloniale religieuse, médicale et bureaucratique, dont la présence laisse en elle une trace indélébile. Dans Femmes étranges, elle représente trois femmes blafardes, une dame élégante au visage voilé qu’elle avait aperçue à Montréal, une religieuse sévère et une infirmière distante, placées sur un fond jaune inquiétant qui accentue le malaise de son séjour à l’hôpital. Plus tard, Saila dira : « Je me souviens que j’avais peur de ces infirmières ». Ce choix de les représenter dans des poses raides et détachées renvoie à la fois à sa peur d’enfant et au traumatisme plus large du déracinement des Inuits, arrachés à leur terre et à leurs proches. Ainsi, l’imagerie autobiographique de Saila peut être mise en relation avec l’œuvre sculptée d’Oviloo Tunnillie (1949-2014), dont la pratique revient elle aussi sur ses expériences dans les centres de traitement de la tuberculose du Sud, liant les deux artistes par des histoires communes de déplacement, de vulnérabilité corporelle et de résilience.


Même si Femmes étranges n’aborde pas directement les pensionnats, l’œuvre entre en résonance avec les mêmes thèmes visuels : l’étrangeté culturelle, l’effacement de l’identité et la peur engendrée par les systèmes coloniaux. En insistant sur les vêtements occidentaux des femmes, chapeaux voilés, habits empesés et uniformes cliniques, Saila accentue l’absence des vêtements inuits, riches dépositaires d’identité, de statut et de savoir collectif. Les vêtements traditionnels proclament le rôle d’une personne et sa place dans communauté. Ici, leur absence devient un signe d’exil et d’impuissance. Le dépouillement de la composition, sans lits d’hôpital ni panneaux de signalement, avec seulement les trois figures alignées dans un jugement silencieux, oblige les spectateurs à entrer dans une posture de témoignage éthique. Ces étranges dames incarnent toute l’aide prétendue qui s’est offerte au prix de l’autonomie et de la continuité culturelle.


Le portrait que trace Saila des figures féminines du contrôle colonial complexifie les idées reçues sur le genre et le pouvoir. En les montrant complices d’institutions supposément bienveillantes, la religion sous les traits de la charité, les soins de santé sous ceux du salut, elle déjoue les récits de sororité universelle et révèle la coercition dissimulée derrière le langage humanitaire. Il en résulte une inversion troublante : les femmes qui « prennent soin » de son corps participent aussi à un système qui traite les Inuits comme des corps passifs, placés en quarantaine médicale et coupés de leurs ancrages spirituels.


Dans une vision inuite du monde où la mémoire est un témoignage vivant, Femmes étranges agit comme une archive visuelle. La mémoire est médecine, et rappeler les injustices relève d’une obligation collective. Par sa lithographie, Saila témoigne de sa propre peur tout en prolongeant la tradition artistique de Cape Dorset comme forme de préservation culturelle. Ces trois figures, et l’arrière-plan de violence qu’elles laissent deviner, exigent que nous nous souvenions des multiples façons dont les systèmes coloniaux ont déraciné les vies inuites. Elles rappellent que le déplacement ne s’est pas limité aux pensionnats, et qu’il s’est étendu à toutes les institutions qui prétendaient venir en aide. Pour qui s’intéresse à la violence institutionnelle, à la résilience culturelle et à la souveraineté visuelle autochtone, Femmes étranges constitue un témoignage essentiel sur les fissures de la bienveillance coloniale et sur la puissance durable de la mémoire inuite.

Collection de l’art des survivants

Pitaloosie Saila, Strange Ladies (Femmes étranges), 2006 - Art Canada