Abraham Anghik Ruben, The Last Goodbye (Le dernier adieu), 2001

Abraham Anghik Ruben, The Last Goodbye (Le dernier adieu), 2001, stéatite brésilienne, 42,5 x 25,5 x 42 cm, Musée des beaux-arts de Winnipeg.
Le sculpteur inuvialuk Abraham Anghik Ruben (né en 1951) grandit immergé dans un mode de vie nomade fondé sur la chasse jusqu’à ce que, comme des milliers d’autres enfants inuits, sa fratrie et lui soient absorbés dans le système des pensionnats autochtones. Issu d’une grande famille de quatorze enfants, il voit plusieurs d’entre eux être envoyés par étapes dans des écoles de missionnaires. Son frère aîné, l’artiste David Ruben Piqtoukun (1950-2026), et sa sœur Martha comptent parmi les premiers à être retirés de leur foyer pour être envoyés, en 1955, à l’école de missionnaires d’Aklavik, dans les Territoires du Nord-Ouest. Le dernier adieu, 2001, incarne l’un de ses souvenirs les plus anciens et les plus déchirants : le moment où sa mère s’assoit avec eux avant leur départ.

Abraham Anghik Ruben, Things We Share (Ce que nous partageons), 2001, stéatite brésilienne (pierre à savon), 58 x 53,7 x 31,5 cm, Musée des beaux-arts de Winnipeg.
Anghik se souvient plus tard que son frère n’a alors que cinq ans, que sa sœur est un peu plus âgée et que la famille ne les reverra pas pendant trois ans. Ce moment intime de la vie familiale, l’étreinte d’une mère entourant ses enfants, devient le sujet de Le dernier adieu, une sculpture monumentale en pierre à savon brésilienne qui transforme un souvenir familial personnel en témoignage visuel partagé de l’expérience des pensionnats autochtones.
Sur le plan formel, la sculpture met l’accent sur la masse et l’enveloppement. La grande figure arrondie de la mère enveloppe les enfants, ses bras les entourant dans une étreinte protectrice. La douceur des courbes et la surface verte mouchetée de la pierre évoquent l’endurance et la protection, mais le visage baissé de la mère, sculpté avec une tristesse contenue, révèle la douleur de la séparation. Les enfants se penchent vers elle : le garçon appuie son visage contre son corps, tandis que la fille se tourne vers l’extérieur, suggérant à la fois la dépendance et l’inévitabilité du départ. Le titre Le dernier adieu souligne la permanence de la rupture : même si les enfants reviendront, leur vie et leur aisance à parler leur langue seront irrémédiablement transformées.
Après plus d’une décennie dans les pensionnats, Anghik quitte l’école après la dixième année et étudie plus tard au Native Art Center de l’Université d’Alaska à Fairbanks, où il commence à recueillir et à interpréter les récits ancestraux qui façonnent ses débuts en tant que sculpteur.
Le dernier adieu est porteur d’une multitude de significations. À un premier niveau, l’œuvre honore l’amour maternel comme lieu de continuité culturelle et émotionnelle. À un autre, elle consigne la violence des politiques coloniales, qui ciblent précisément ce lien maternel en retirant les enfants à leurs familles et à leurs communautés. La mère d’Anghik devient une figure archétypale, représentant toutes les mères inuites qui ont enduré le traumatisme de voir leurs enfants leur être enlevés. En ce sens, l’œuvre agit à la fois comme mémorial et comme témoignage, faisant écho à l’appel de la Commission de vérité et réconciliation du Canada à honorer les survivants et leurs familles.
Cette sculpture occupe une place distincte dans l’ensemble de l’œuvre d’Anghik. Alors qu’une grande partie de sa sculpture ultérieure explore les cosmologies nordiques, inuites et chamaniques, mêlant des récits ancestraux issus de différentes cultures, cette œuvre est ancrée dans l’expérience vécue. Elle capture ce qu’Anghik appelle « la nuit obscure de l’âme » : le déracinement spirituel et culturel causé par la perte forcée de la langue, de la famille et de l’identité au pensionnat. Cette expérience de la séparation façonnera également la vie et l’œuvre de son frère Piqtoukun, dont la pratique artistique reflète elle aussi l’impact durable des pensionnats autochtones. Contrairement aux œuvres mythologiques d’Anghik, comme Things We Share (Ce que nous partageons), 2001, cette sculpture distille la douleur d’un moment unique en une forme universelle.
Le dernier adieu est un acte de souvenir. L’œuvre retient dans la pierre ce que les mots échouent souvent à transmettre : le silence des mères laissées derrière, l’incompréhension des enfants envoyés au loin et l’héritage durable de la perte qui continue de façonner les communautés autochtones aujourd’hui.
Collection de l’art des survivants

Carl Beam, Sauvage, 1988

Jackson Beardy, The World at Prayer (Le monde en prière), 1983

Henry Beaudry, Treaty No. 6, Battleford Area (Traité no 6, région des Battleford), s.d.

Mary Caesar, Hair Being Cut by Nuns (Cheveux coupés par les religieuses), 2017

Freda Diesing, Old Woman with Labret (Vieille femme au labret), 1973

Faye HeavyShield, Sisters (Sœurs), 1993

Robert Houle, Parfleches for the Last Supper (Pare-flèches pour la dernière Cène), 1983

Alex Janvier, Blood Tears (Larmes de sang), 2001

Norval Morrisseau, The Gift (Le cadeau), 1975

Ellen Neel, Kakaso’las, 1955-1956

David Ruben Piqtoukun, Airplane (Avion), 1995

Jamasee Padluq Pitseolak, The Day After (Le lendemain), 2010

Abraham Anghik Ruben, The Last Goodbye (Le dernier adieu), 2001

Pitaloosie Saila, Strange Ladies (Femmes étranges), 2006

Allen Sapp, Recess at Onion Lake School (Récréation à l’école d’Onion Lake), 1988

Henry Speck, Father Forgive Them (Père, pardonne-leur), 1958

Adrian Stimson, Sick and Tired (Malade et fatigue), 2006

Gerald Tailfeathers, Blood Camp (Campements des Bloods), 1956

Lawrence Paul Yuxweluptun Lets’lo:steltun, Indian Residential School, Leaving the Shallow Graves and Going Home (Pensionnat indien, quitter les tombes peu profondes et rentrer chez soi), 2022