Mary Caesar, Hair Being Cut by Nuns (Cheveux coupés par les religieuses), 2017

Mary Caesar, Hair Being Cut by Nuns (Cheveux coupés par les religieuses), 2017, acrylique sur toile, 24 x 20 cm, collection privée.
Dans Cheveux coupés par les religieuses de Mary Caesar (née en 1947), Kaska Dena de la Première Nation de Liard, au Yukon, l’acte de couper les cheveux devient un geste symbolique chargé. Les ciseaux ou les cisailles, maniés par une religieuse, ne coupent pas seulement les cheveux : ils s’attaquent à l’identité, à la capacité d’agir et à la continuité. Caesar rend cet acte avec des couleurs franches et saturées et des formes fortes et simples. Les figures paraissent presque aplaties, leur poids émotionnel étant plutôt porté par le geste et le regard. Le visage de la jeune fille, cadré au centre, est représenté avec des larmes ou une expression hantée. Caesar extériorise ainsi la blessure intérieure, faisant du spectateur le témoin d’un moment de violence destiné à réduire au silence, à rabaisser et à disloquer. L’arrière-plan est moins défini, laissant les figures prendre le dessus, mais des traces d’architecture institutionnelle ou des lignes austères peuvent suggérer le cadre de l’institution.
Par le contraste marqué et la clarté de la composition, Caesar nous force à affronter la logique coloniale inscrite dans de tels rituels. La coupe des cheveux, prétendant « civiliser », est révélée comme un outil de contrôle ou d’assimilation. Pourtant, le tableau porte aussi un espace pour le deuil et la résistance : le simple fait qu’il existe permet de se réapproprier le lieu du traumatisme. À ce titre, il devient une image profonde qui convoque l’absence, l’effacement et la survie dans un même langage visuel.

Mary Caesar, Flashbacks and Memories (Flashbacks et souvenirs), 2017, acrylique sur toile, 30 x 40 cm, Daylu Dena Council.
Une autre œuvre de Caesar réalisée la même année, Flashbacks and Memories (Flashbacks et souvenirs), représente une école et les abus infligés par une religieuse. Ce tableau déplace le regard du rituel symbolique vers un environnement concret et l’expérience de la violence structurelle. Caesar nous donne ici un panorama institutionnel, fait de bâtiments, de dortoirs et de couloirs, imprégné d’une tension émotionnelle. La religieuse domine la scène, gesticulant agressivement et administrant une punition. Caesar se représente elle-même dans une posture soumise, isolée et voûtée, soulignant sa vulnérabilité au sein de cette architecture vaste et impersonnelle.
Les deux tableaux sont des œuvres complémentaires : l’un saisit la rupture performative et symbolique de la coupe des cheveux, tandis que l’autre met à nu le système de contrôle sous-jacent qui a rendu de telles ruptures possibles, soit les pensionnats, les religieuses et les structures disciplinaires. La palette expressive et vive de Caesar, parfois plate, parfois dure, résiste à la sentimentalité. Plutôt que d’inviter l’attention du spectateur, elle l’exige.
Ces œuvres parlent aussi de la mémoire et de la nécessité, souvent douloureuse, de se souvenir. Elles tiennent lieu d’archive, de témoignage et de provocation morale. Elles rompent le silence imposé par les institutions coloniales. En plaçant l’expérience autochtone au centre de sa logique esthétique, Caesar résiste à l’effacement que le système des pensionnats a cherché à imposer. Les peintures invitent à une démarche similaire : elles nous poussent non seulement à regarder, mais à prendre la mesure du drame, à ressentir, à interroger notre complicité et à envisager les voies de la réparation.
La force émotionnelle de ces œuvres tient à l’équilibre qu’elles établissent entre vulnérabilité personnelle et témoignage collectif. Caesar ne réduit pas son sujet au simple rôle de victime, pas plus qu’elle n’offre de réconfort facile. Elle maintient plutôt la tension entre douleur et résilience, mémoire et perte, silence et témoignage. Ce faisant, ses tableaux contribuent à une archive visuelle du traumatisme, de la survie et de la responsabilité continue. Ils exigent que le Canada, et les spectateurs, se souviennent et s’engagent comme témoins actifs, et non comme sympathisants passifs.
Collection de l’art des survivants

Carl Beam, Sauvage, 1988

Jackson Beardy, The World at Prayer (Le monde en prière), 1983

Henry Beaudry, Treaty No. 6, Battleford Area (Traité no 6, région des Battleford), s.d.

Mary Caesar, Hair Being Cut by Nuns (Cheveux coupés par les religieuses), 2017

Freda Diesing, Old Woman with Labret (Vieille femme au labret), 1973

Faye HeavyShield, Sisters (Sœurs), 1993

Robert Houle, Parfleches for the Last Supper (Pare-flèches pour la dernière Cène), 1983

Alex Janvier, Blood Tears (Larmes de sang), 2001

Norval Morrisseau, The Gift (Le cadeau), 1975

Ellen Neel, Kakaso’las, 1955-1956

David Ruben Piqtoukun, Airplane (Avion), 1995

Jamasee Padluq Pitseolak, The Day After (Le lendemain), 2010

Abraham Anghik Ruben, The Last Goodbye (Le dernier adieu), 2001

Pitaloosie Saila, Strange Ladies (Femmes étranges), 2006

Allen Sapp, Recess at Onion Lake School (Récréation à l’école d’Onion Lake), 1988

Henry Speck, Father Forgive Them (Père, pardonne-leur), 1958

Adrian Stimson, Sick and Tired (Malade et fatigue), 2006

Gerald Tailfeathers, Blood Camp (Campements des Bloods), 1956

Lawrence Paul Yuxweluptun Lets’lo:steltun, Indian Residential School, Leaving the Shallow Graves and Going Home (Pensionnat indien, quitter les tombes peu profondes et rentrer chez soi), 2022