Jackson Beardy, The World at Prayer (Le monde en prière), 1983

drawing of bear and eagle connected by a line

Jackson Beardy, The World at Prayer (Le monde en prière), 1983, médiumTK, dimensionsTK.

Le titre de la murale, Le monde en prière de l’artiste ojibwé-cri Jackson Beardy (1944-1984) souligne sa prémisse centrale : le monde lui-même est vivant, sacré et engagé dans une prière perpétuelle par l’interconnexion des êtres, des éléments et des forces. Au cœur de la composition se trouve la Terre, représentée comme un corps vivant doté d’un cœur battant visible. Ce puissant motif résonne avec les enseignements anishinaabe selon lesquels le battement du tambour représente le cœur de la Terre, une pulsation qui relie les humains, les animaux, les plantes, l’eau et le ciel. De ce cœur rayonnent des lignes de pouvoir qui s’étendent vers l’extérieur pour rejoindre les cœurs de la figure humaine, de l’ours et des plantes. Ces filaments lumineux tissent des liens entre les êtres, suggérant que toute la Création est liée. Dans la peinture de l’école de Woodland, ces « lignes de pouvoir » ou « lignes de communication » symbolisent l’énergie spirituelle, la parenté et les courants invisibles de la vie. L’usage que fait Beardy de ce procédé rend les relations visibles : rien n’existe manière isolée, tout est interdépendant.

Jackson Beardy, Untitled (Sans titre), 1976, acrylique sur papier, 44,5 x 59,7 cm, collection privée.

Autour de cette Terre vivante se déploient des figures qui, ensemble, représentent la totalité de la Création. L’ours (Makwa) est un symbole de force, de protection et de médecine. Chez les Anishinaabeg, le clan de l’ours porte traditionnellement des responsabilités liées à la guérison. Ici, sa présence signale à la fois l’endurance et la capacité de renouveau. Au-dessus, l’oiseau-tonnerre (Animikii) déploie ses ailes, incarnant la puissance spirituelle et l’ordre cosmique. Porteur de pluie, de tonnerre et de tempêtes, l’oiseau-tonnerre gouverne les cycles de renouveau et assure l’équilibre face aux forces destructrices.


La murale présente aussi des fleurs et des plantes, rappelant les traditions du perlage qui ont inspiré une grande partie de la peinture de l’école Woodland. Ces motifs floraux évoquent les médecines de la Terre, le pouvoir régénérateur de la nature et la relation réciproque que les humains doivent maintenir avec la terre. Ils sont à la fois décoratifs et didactiques, rappelant aux spectateurs les enseignements inscrits dans la vie végétale.


Un homme fumant la pipe ancre le rôle humain dans ce cercle de la vie. La cérémonie de la pipe (opwaagan) porte les prières en fumée vers les esprits, affirmant la vérité, la réciprocité et le respect de la Création. Beardy situe le porteur de pipe comme médiateur : l’humanité ne se trouve pas à l’extérieur de l’ordre naturel, mais participe à son rythme sacré par un engagement dans la prière. Des symboles célestes, interprétés comme le soleil et la lune, inscrivent la composition dans le temps cosmique. Ils évoquent des cycles de guidance, de renouveau et de continuité, renforçant l’équilibre entre les royaumes terrestre et spirituel.


En rassemblant l’ours, l’oiseau-tonnerre, les fleurs, la pipe, le cœur de la Terre, les étoiles et les lignes de pouvoir qui les relient, Beardy construit une théologie visuelle : le monde lui-même prie lorsque ses êtres vivent en équilibre. Peinte en 1983, Le monde en prière illustre le style de l’école de Woodland qu’il a contribué à faire émerger, un langage visuel enraciné dans les cosmologies anishinaabe et crie. Pour Beardy, survivant des pensionnats autochtones et membre du Groupe indien des Sept, cette murale est plus qu’une œuvre d’art. Elle est un acte de réappropriation, une affirmation que les façons autochtones de voir et de savoir perdurent, et que la prière elle-même peut s’exprimer par la peinture, le symbole et le récit.


Installée dans la Galerie de la forêt boréale du Musée du Manitoba, Le monde en prière demeure l’une des œuvres publiques les plus importantes de Beardy. Présentée dans un contexte muséal qui a longtemps privilégié l’histoire naturelle au détriment de la cosmologie autochtone, la murale affirme la primauté de la vision du monde anishinaabe. Elle transforme un mur de galerie en cérémonie, invitant les spectateurs à voir la forêt non pas simplement comme une ressource, mais comme une communauté sacrée.

Collection de l’art des survivants

Jackson Beardy, The World at Prayer (Le monde en prière), 1983 - Art Canada