Adrian Stimson, Sick and Tired, 2006, windows and infirmary bed from Old Sun Residential School, feathers, fluorescent lights, bison robe, dimensions variable, MacKenzie Art Gallery, Regina.

La transmission de la vérité ne se limite pas à la parole ou à l’écrit. Elle se voit aussi. Au Canada, le travail de vérité et de réconciliation s’est largement appuyé sur les témoignages, les archives et les documents officiels. Pourtant, ceux-ci ne peuvent pas, à eux seuls, porter tout le poids de ce qui a été vécu et dont on se souvient. L’art autochtone a longtemps servi de mode parallèle et durable de transmission de la vérité, ancré dans le savoir visuel, la responsabilité relationnelle et la souveraineté culturelle. Cette section offre un aperçu des systèmes et des politiques qui ont cherché à contrôler, à assimiler et à effacer la vie autochtone, non pas pour réinscrire la violence, mais pour clarifier les conditions qui ont rendu nécessaire ce travail de transmission de la vérité. Elle situe la pratique artistique autochtone comme un lieu vital où l’on témoigne de l’histoire, où l’on résiste au déni et où la mémoire est rendue présente.

L’ambition coloniale

Indigenous leader Murray Sinclair listens during the Truth and Reconciliation Commission of Canada.

Le juge Murray Sinclair écoute les interventions lors de l’Événement national de la Colombie-Britannique de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, Vancouver, 18 septembre 2013, photographie de Darryl Dyck / La Presse canadienne.

En 1920, Duncan Campbell Scott, surintendant adjoint du ministère des Affaires indiennes, déclare : « Je veux me débarrasser du problème indien… Notre objectif est de persévérer jusqu’à ce qu’il ne reste plus un seul Indien au Canada qui n’ait été intégré dans le corps politique. » Ses propos reflètent l’ambition coloniale d’effacer l’identité autochtone par le biais d’une éducation forcée, notamment à travers les systèmes des pensionnats et des externats autochtones. Près d’un siècle plus tard, en 2015, le juge Murray Sinclair, président de la Commission de vérité et réconciliation du Canada (CVR), renverse cette logique : « C’est l’éducation qui nous a mis dans ce pétrin, et c’est l’éducation qui nous en sortira. » La CVR a mis en lumière la véritable nature du système des pensionnats, l’identifiant comme un instrument de génocide culturel, et a appelé le pays à affronter des vérités qu’il avait longtemps niées.


Ces deux déclarations encadrent un long parcours marqué par la violence et les possibilités. Entre les deux se trouvent le retrait systématique des enfants autochtones de leurs familles, la suppression de la langue et de la culture, ainsi que la rupture des liens avec la terre. Ce parcours s’étend jusqu’à la fin du vingtième siècle. En effet, le dernier pensionnat géré par le gouvernement fédéral, le pensionnat indien de Gordon, n’a fermé ses portes qu’en 1996. Comme l’indiquent les chronologies établies par le Centre national pour la vérité et la réconciliation, le système des pensionnats s’est étendu sur plus d’un siècle, affectant plusieurs générations et continuant de façonner les communautés autochtones aujourd’hui. En définitive, cela démontre que les systèmes des pensionnats et des externats autochtones n’étaient pas des politiques marginales. Ils étaient au cœur d’un projet de construction nationale fondé sur la dépossession et l’assimilation. Et pourtant, la redéfinition de l’éducation par la CVR comme un lieu de réparation laisse entrevoir un horizon différent. Si la scolarisation a autrefois servi d’outil d’effacement, elle pourrait aussi devenir un espace de transmission de la vérité ancré dans les systèmes de savoir et les langues autochtones. Le travail de réconciliation n’est donc pas abstrait. Il se déploie dans les salles de classe, les archives, les œuvres d’art et les actes quotidiens de souvenir. Il exige de prêter attention aux structures qui ont causé du tort et un engagement soutenu à les transformer.

Canadian Prime Minister Stephen Harper and other members of Parliament listen as National Chief of the Assembly of First Nations Phil Fontaine speaks in the House of Commons on Parliament Hill in Ottawa, June 11, 2008.

Le premier ministre Stephen Harper (en bas à gauche) et d’autres députés écoutent le chef national de l’Assemblée des Premières Nations, Phil Fontaine, prendre la parole à la Chambre des communes, Ottawa, 11 juin 2008, photographie de Chris Wattie.

La CVR a été créée en 2008 pour faire la lumière sur les abus commis dans le cadre des pensionnats et des externats autochtones. Grâce aux témoignages des survivants, la CVR a révélé l’ampleur de cette violence et a formulé quatre-vingt-quatorze appels à l’action visant à la réparation, à l’éducation et au changement structurel. Pourtant, même si la réconciliation fait désormais partie du discours public, elle est de plus en plus mal comprise, diluée ou utilisée à des fins rhétoriques sans véritable redevabilité. Pour de nombreux survivants et leurs familles, la réconciliation est une revendication permanente de changements concrets : un financement équitable de l’éducation autochtone, la protection et la revitalisation des langues et des cultures, l’accès aux archives, la réforme de la protection de l’enfance et la mise en œuvre de l’autonomie gouvernementale autochtone. Les appels à l’action ont été conçus comme des engagements mesurables s’adressant non seulement aux gouvernements, mais aussi aux institutions religieuses et culturelles, aux conseils scolaires et aux universités, ainsi qu’au grand public. Leur force réside dans leur spécificité. Le travail de la CVR montre donc clairement que la réconciliation n’est pas une fin en soi. Il s’agit d’un processus qui nécessite une reconfiguration continue des relations entre les peuples autochtones et non autochtones.


Cet aperçu historique a pour objectif de fournir le contexte essentiel à la compréhension et à la mise en œuvre du travail de réconciliation par l’apprentissage et la transmission de la vérité. Les politiques décrites ici ont établi les conditions dans lesquelles l’art autochtone s’est imposé comme un lieu essentiel de production de savoir. Dans ce cadre, l’art a dépassé la simple représentation : il est devenu un moyen de porter la mémoire, le droit, les liens de parenté et la responsabilité à une époque où les systèmes étatiques cherchaient à les réprimer ou à les effacer. Il est également devenu une forme de transmission de la vérité, montrant comment, même sous les régimes coloniaux, les enfants autochtones ont résisté discrètement et avec persévérance. Ils ont murmuré leurs langues en secret, créé des dessins et du perlage lorsque le personnel avait le dos tourné, transmis des histoires et, dans de nombreux cas, tenté de s’enfuir pour rentrer chez eux. Ces actes de préservation culturelle constituaient des formes précoces de témoignage qui, discrètement mais durablement, refusaient l’effacement.


Les analyses des œuvres qui suivent cet aperçu se construisent dans ce contexte, passant d’un récit historique aux pratiques par lesquelles les artistes autochtones préservent et transmettent le savoir visuel d’une génération à l’autre, en soulignant que la réconciliation est indissociable de l’éducation et de la redevabilité.

Portrait of Teharihulen Michel Savard

Teharihulen Michel Savard, Reciprocity (Réciprocité), 2009, techniques mixtes, 35,5 x 29 cm, Musée huron-wendat, Wendake.

Artwork by Nadia Myre, entitiled Indian Act. Glass beads, copy of one of the 54 pages of the Canadian Federal Government’s Indian Act, masking tape, thread, felt.

Nadia Myre, Indian Act (La Loi sur les Indiens), 2000-2002, perles de verre, copie de la page 30 de la « Loi sur les Indiens », ruban adhésif, fil, feutre, 42,5 x 34,6 x 1,7 cm, Musée des beaux-arts de Montréal.

La création des pensionnats et des externats autochtones

De la fin du dix-neuvième siècle jusqu’aux années 1990, le Canada gère un réseau de plus de 130 pensionnats autochtones ainsi que plus de sept cents externats autochtones gérés par l’Église, dans le cadre d’un projet national d’assimilation forcée. La première institution à ouvrir ses portes, en 1828, est le pensionnat Mohawk Institute (situé dans l’actuelle ville de Brantford, en Ontario), qui fonctionne initialement comme un externat pour garçons dans la réserve des Six Nations de la rivière Grand. En 1831, la gestion est transférée à la New England Company (également connue sous le nom de Society for the Propagation of the Gospel in New England), qui le transforme en pensionnat. Les filles sont admises à partir de 1834, et beaucoup sont envoyées depuis des réserves de tout le Haut-Canada, notamment de New Credit, Sarnia, Walpole Island, Muncey, Scugog, Stoney Point et la baie de Quinte. Le gouvernement fédéral prend le contrôle administratif du Mohawk Institute en 1922 et continue à le gérer jusqu’à sa fermeture en 1970, ce qui en fait l’un des pensionnats autochtones ayant fonctionné le plus longtemps au Canada et souligne la portée durable du système qu’il a contribué à mettre en place.

Après la création des premiers pensionnats et des premiers externats autochtones, la politique fédérale s’officialise progressivement et étend le retrait des enfants autochtones de leurs communautés. En vertu des modifications apportées à la Loi sur les Indiens en 1920, la fréquentation de ces écoles devient obligatoire. Les enfants sont physiquement coupés de l’influence de leur famille, de leur langue et de leur culture. On leur coupe les cheveux, leurs noms sont remplacés par des numéros, on leur interdit de parler leur langue et leur vie quotidienne est régie par une surveillance et une discipline strictes. Ces institutions ne sont pas des écoles au sens éducatif du terme : elles sont conçues pour briser les liens de parenté et imposer une vision euro-chrétienne du monde.

black and white photo of group of students and teachers in front of school

Enfants au pensionnat de Kamloops, 1937, photographe inconnu, Archives Deschâtelets-NDC, fonds Deschâtelets.

Les conditions de vie dans les pensionnats sont souvent mortelles. Le sous-financement chronique, la surpopulation et les soins de santé inadéquats donnent lieu à des taux de mortalité catastrophiques. En 1907, un rapport du Dr Peter Bryce, alors médecin chef du ministère des Affaires indiennes, qualifie ce système de « crime national », soulignant que près d’un quart des enfants autochtones meurent pendant leur séjour dans ces établissements, certains pensionnats affichant des taux de mortalité atteignant 50 à 75 %. Ce rapport, parmi tant d’autres rédigés par Bryce, est mis sous silence, et le médecin chef est contraint de prendre sa retraite en 1921. En 1922, Bryce rend ses conclusions publiques, ce qui aboutit finalement à la publication du livre The Story of a National Crime: Being an Appeal for Justice to the Indians of Canada.


Les élèves des externats autochtones, bien qu’ils rentrent chez eux chaque soir, subissent des abus similaires et sont soumis au même mandat d’effacement culturel, une expérience désormais officiellement reconnue par l’accord McLean Day Schools Settlement de 2019-2023.

La rafle des années 60 (Sixties Scoop)

Les effets de ces systèmes ne se limitent pas aux murs de l’école. Pendant des décennies, les placements imposés par le gouvernement fédéral dans le cadre de la protection de l’enfance suivent la même logique : retirer l’enfant pour éliminer la culture. À partir des années 1960 et jusque dans les années 1980, des milliers d’enfants des Premières Nations, inuits et métis sont retirés de leurs foyers par les autorités et placés en famille d’accueil ou sont adoptés, le plus souvent dans des familles non autochtones. Le terme « Sixties Scoop », inventé par le travailleur social Patrick Johnston dans son rapport de 1983 intitulé Native Children and the Child Welfare System, fait référence à ce déplacement massif d’enfants hors de leurs communautés.


Bien que présentée comme une mesure de protection de l’enfance, cette pratique s’inscrivait dans le même cadre idéologique que les pensionnats et les externats, à savoir que les structures familiales autochtones étaient déficientes et que l’assimilation à la société euro-canadienne servait l’intérêt supérieur de l’enfant. Les enfants ont perdu l’accès à leurs langues, à leurs réseaux de parenté et à leur sentiment d’appartenance à leur communauté, et de nombreux survivants ont décrit la douleur liée à la fragmentation de leur identité, qui a créé des obstacles durables à leur réintégration au sein de leur famille et de leur communauté plus tard dans leur vie.

Artwork by Judy Anderson constructed of seed beads, porcupine quills and deer hide.

Judy Anderson, Every time I think of you I cry (Chaque fois que je pense à toi, je pleure), 2021, perles de rocaille Miyuki de taille 8, piquants de porc-épic, peau de cerf blanche, 195,6 x 279,4 cm, MacKenzie Art Gallery, Regina.

Les répercussions durables de la rafle des années 60 sont exprimées avec force dans Every time I think of you I cry (Chaque fois que je pense à toi, je pleure), 2021, de Judy Anderson, une œuvre de perlage réalisée en hommage à son frère qui a été arraché à sa famille à cette époque. S’inspirant des enseignements et des pratiques de création autochtones, Anderson a travaillé en collaboration avec les membres de sa famille pour mener à bien cette œuvre, transformant ainsi l’acte de création en un moment de souvenir partagé. Plutôt que de simplement représenter la perte, l’œuvre la met en scène, conservant le deuil au sein de sa matière et de son processus tout en réaffirmant les liens que les systèmes coloniaux ont cherché à rompre. L’œuvre rappelle que le deuil n’est pas porté seul mais partagé au sein de la famille et de la communauté, reflétant le nêhiyaw wâhkôhtowin, une conception de la parenté fondée sur l’attention et le soutien mutuels. En ce sens, l’œuvre met en lumière la fragmentation vécue par ceux qui ont été enlevés, tout en réaffirmant la détermination du savoir relationnel et de la responsabilité. Elle se présente comme une forme de témoignage visuel ancré dans la transmission de la vérité et la redevabilité, qui porte à la fois la rupture et la continuité.


En 2017, le gouvernement fédéral conclut un accord historique avec les survivants de la rafle des années 60, reconnaissant les torts durables causés par cette politique. La surreprésentation des enfants autochtones dans le système de protection de l’enfance aujourd’hui (les enfants autochtones représentant 53,8 % de l’ensemble des enfants placés en famille d’accueil alors qu’ils ne constituent que 7,7 % de la population âgée de moins de quinze ans) a été largement identifiée par la CVR comme une continuation de cette structure coloniale.

Hands holding a placard at a Sixties Scoop rally

Des survivants de la rafle des années 1960 manifestent afin de sensibiliser la population à l’entente de règlement conclue par le Canada et de faire connaître leurs préoccupations à son sujet, Montréal, mars 2018, photographie de Jessica Deer / The Eastern Door.

L’art et la transmission de la vérité

En décembre 2015, à l’issue d’une enquête qui aura duré sept ans, la CVR conclut que ces politiques étroitement liées constituent une forme de génocide culturel. La commission expose, de manière publique et permanente, ce que les survivants portent en eux depuis des générations : la violence des pensionnats et des externats autochtones, les ruptures familiales et linguistiques, ainsi que la résilience des nations autochtones malgré toutes les tentatives visant à les effacer. La CVR a nommé ce processus « transmission de la vérité », compris comme la divulgation des préjudices subis ainsi que l’affirmation de la présence et du savoir autochtones.

A red dress hangs in commemoration of children who died at the Kamloops Residential School

Robes rouges suspendues à des croix le long d’une route en mémoire des enfants morts au pensionnat de Kamloops, Kamloops, 2021, photographie d’Amber Bracken.

Depuis 2021, la découverte et l’identification de tombes anonymes sur les sites d’anciens pensionnats autochtones à travers le Canada ont confirmé une fois de plus les vérités que les survivants dénoncent depuis longtemps. En mai 2021, la communauté Tk’emlúps te Secwépemc a annoncé la détection, grâce à un géoradar, d’environ deux cents sites funéraires sur le terrain de l’ancien pensionnat autochtone de Kamloops, en Colombie-Britannique. Au cours des mois qui ont suivi, la Première Nation de Cowessess a identifié 751 tombes anonymes sur le site de l’ancien pensionnat autochtone de Marieval, en Saskatchewan, et la bande de Lower Kootenay a signalé 182 sites funéraires potentiels près de l’ancienne école de la mission St. Eugene, en Colombie-Britannique. D’autres nations, dont la Première Nation de Williams Lake, la tribu Penelakut et la Première Nation de Muskowekwan, ont depuis signalé d’autres découvertes. Ces enquêtes en cours, menées par les communautés autochtones et soutenues par des technologies archéologiques, ont fourni des preuves matérielles de l’existence d’enfants qui ne sont jamais rentrés chez eux. Elles soulignent l’ampleur et l’étendue géographique du système des pensionnats autochtones au Canada.


Ces découvertes ont à la fois sensibilisé davantage le public et renforcé la responsabilité de préserver les archives historiques contre toute déformation ou effacement. Aujourd’hui, cet engagement semble plus important que jamais. Le contraire de la transmission de la vérité est le déni, et nous assistons à sa résurgence : la remise en cause des découvertes faites sur les sites d’anciens pensionnats, la minimisation ou le rejet des témoignages des survivants, ainsi que l’érosion de la mémoire historique dans le discours public et la rhétorique politique. Dans un tel climat, la vérité exige d’être répétée et réaffirmée avec insistance.


C’est là qu’intervient l’art. Les artistes autochtones témoignent d’une manière que les rapports officiels ne peuvent égaler : par le biais d’images porteuses de mémoire, de formes qui renferment le droit, les liens de parenté et le savoir lié à la terre, et de langages visuels qui refusent la disparition. Témoigner par l’art, c’est rendre la vérité perceptible, lui donner une présence et mettre en œuvre une forme de regard qui défie le déni et affirme la souveraineté.

An iron bedstead in a room at a residential school

Adrian Stimson, Sick and Tired (Malade et fatigue), 2006, fenêtres et lit d’infirmerie du pensionnat Old Sun, plumes, tubes fluorescents, peau de bison, MacKenzie Art Gallery, Regina.

A black-and-white photograph of girls in a residential school, kneeling on the beds, praying.

Filles priant sur leur lit au pensionnat Old Sun, Gleichen, Alberta, 1952, photographe inconnu, Archives du Synode général de l’Église anglicane du Canada.

L’art est depuis longtemps un mode de connaissance plutôt qu’un simple complément à l’histoire. C’est à la fois un témoignage et une méthode contre l’effacement qui nous ancre dans ce qui ne doit pas être oublié. Cette idée est puissamment incarnée dans des œuvres telles que Recess at Onion Lake School (Récréation à l’école d’Onion Lake), 1988, d’Allen Sapp (1928-2015) et Sick and Tired (Malade et fatigué), 2005, d’Adrian Stimson (né en 1964). Les deux artistes sont des survivants et leurs pratiques vont au-delà de la simple documentation pour tendre vers la réappropriation éthique et la redevabilité. La scène calme et observatrice de Sapp rend compte de la vie quotidienne des enfants dans un pensionnat autochtone, laissant entrevoir la douleur silencieuse d’être arraché à sa famille. L’installation de Stimson a été créée à partir de fragments récupérés de l’ancien pensionnat Old Sun, dont trois fenêtres d’origine remplies de plumes et un lit d’infirmerie rouillé sur lequel repose une peau de bison pliée. Elle confronte l’architecture matérielle de l’enfermement même. La lumière, l’ombre, la fourrure et le fer n’illustrent pas un témoignage autant qu’ils le rendent présent. Les spectateurs sont placés en position de témoins, contraints de se confronter à la manière dont les corps, les esprits et les langues ont été retenus, épuisés et brisés au sein de ces institutions, tandis que la présence autochtone perdure. Les deux œuvres montrent précisément la façon dont l’art porte la vérité là où le langage officiel atteint ses limites.


La langue peut être sanctionnée, les cérémonies interdites, les noms remplacés et les corps confinés aux salles de classe et aux dortoirs, mais les pratiques visuelles et matérielles continuent de porter la mémoire et la loi d’une manière qui échappe au contrôle institutionnel. À travers la création d’images, d’objets et de performances, les artistes autochtones transmettent des savoirs qui ne pouvaient être exprimés oralement ou par écrit de façon sécuritaire, préservant ainsi les liens de parenté et les connexions avec la terre et les façons de voir ancestrales. En ce sens, l’art n’est pas simplement figuratif, c’est du kiskêyitamowin, un processus actif de savoir mis en œuvre à travers la forme visuelle.


L’art lié à l’héritage des pensionnats et des externats autochtones peut être compris comme agissant sur trois niveaux de responsabilité interconnectés. Premièrement, c’est un témoignage : les dessins, les peintures, les installations et les performances servent de témoignages d’expériences vécues et de mémoire intergénérationnelle. Deuxièmement, c’est la souveraineté culturelle : l’affirmation des systèmes de savoir autochtones face à l’effacement colonial. Troisièmement, c’est la responsabilité : une pratique consistant à rendre, à créer de manière positive, à entretenir les relations avec soin.

La vérité au sujet de la réconciliation

Artwork depicting a wreath

Everett Soop, Rest In Peace Indian Residential Schools (Reposez en paix, pensionnats autochtones), 1975, plume et encre sur papier vélin, dimensionsTK, Bibliothèque et Archives Canada, Ottawa.

La réconciliation est devenue l’un des termes les plus fréquemment utilisés dans le discours public canadien. Pourtant, sa signification est souvent changeante. Le chef secwépemc Arthur Manuel s’interroge sur un malaise plus général partagé par les nations autochtones lorsqu’il constate que la « réconciliation » est de plus en plus utilisée comme un bouclier rhétorique : une simple déclaration de bonne volonté qui n’exige pas le véritable changement nécessaire. Elle peut servir à l’État colonial pour se décharger de toute responsabilité sans avoir à faire face à la restitution des terres, aux droits autochtones ou aux inégalités structurelles qui persistent en raison des structures coloniales toujours en place.


Dans son ouvrage Peau rouge, masques blancs (2014), le chercheur déné Glen Coulthard nous rappelle que la réconciliation envisagée uniquement à travers l’histoire des pensionnats autochtones permet au Canada de traiter le colonialisme comme un « triste chapitre » que l’on peut fermer. Cela risque de transformer les excuses en absolution, permettant ainsi à l’État d’affirmer que le colonialisme est terminé ou qu’il n’a jamais existé. De plus, la chercheuse anishinaabe Leanne Betasamosake Simpson insiste sur le fait que la réconciliation doit s’ancrer dans la résurgence : régénérer les langues, la gouvernance et les pratiques culturelles qui ont été systématiquement attaquées par les pensionnats et les externats autochtones. Elle écrit : « Pour que la réconciliation ait un sens pour les peuples autochtones et qu’elle soit une force de décolonisation, elle doit s’ancrer dans la production culturelle et la résurgence politique. »

La véritable réconciliation n’est pas un retour à un passé harmonieux qui n’a jamais existé. Il s’agit plutôt d’un engagement envers la justice tourné vers l’avenir, d’une mémoire honnête et de la construction d’avenirs où la souveraineté autochtone est une réalité plutôt qu’un simple symbole. C’est pourquoi la transmission de la vérité doit être plus qu’une simple mise en scène : elle constitue la condition préalable à tout avenir commun. Comprendre cela implique également de dissiper le mythe selon lequel la réconciliation rétablit une relation autrefois paisible entre les colons et les Autochtones. La transmission de la vérité doit être comprise comme une pratique à la fois politique et visuelle.


Parallèlement, le langage de la réconciliation lui-même fait l’objet d’un examen critique de la part d’artistes et de chercheurs autochtones, notamment l’artiste et écrivain métis David Garneau (né en 1962). Garneau soutient que la réconciliation peut se transformer en une « stratégie d’exonération des colons », dans laquelle les gestes de reconnaissance se substituent à un changement structurel. Dans ce contexte, certains artistes et praticiens culturels se sont plutôt tournés vers l’idée de conciliation, mettant l’accent sur des processus fondés sur le droit, le protocole et la responsabilité relationnelle autochtones plutôt que sur des cadres imposés par l’État. Comme l’explore l’ouvrage Arts of Engagement: Taking Aesthetic Action In and Beyond the Truth and Reconciliation Commission of Canada (2016), les réponses artistiques à la CVR fonctionnent souvent non pas comme des marques d’approbation de la réconciliation, mais comme des espaces de refus, de critique et de redéfinition. Les œuvres d’artistes tels que Peter Morin (né en 1977) et la présence cérémonielle de Bentwood Box (Boîte en bois cintré), 2009, sculptée par Luke Marston (né en 1976) pour la CVR, soulignent que l’enjeu dépasse la simple reconnaissance : il s’agit des conditions dans lesquelles les relations sont imaginées, mises en œuvre et transformées.

A man with a drum kneels in front of two sculptures

Peter Morin pendant une performance au Musée d’anthropologie de l’Université de la Colombie-Britannique, Vancouver, 2013, photographe inconnu.

A bentwood box depicting a face with its eyes closed.

Luke Marston, Bentwood Box (Boîte en bois cintré), 2009, coque en bois (cèdre rouge), 67,3 x 96,5 x 50,8 cm, Centre national pour la vérité et la réconciliation (CNVR), Université du Manitoba, Winnipeg.

C’est dans ce contexte éthique et politique que l’art autochtone déploie toute sa force. Bien avant la CVR, les enfants et les artistes autochtones témoignaient à travers le dessin, la sculpture, le perlage et d’autres pratiques visuelles. Ces œuvres véhiculaient des vérités qu’il était trop dangereux d’exprimer à voix haute, préservant ainsi la mémoire et le savoir sous des formes qui résistaient à l’effacement. Les artistes autochtones contemporains perpétuent cette tradition comme moyen de connaître, de se souvenir et de revendiquer leurs responsabilités. L’art devient un lieu où la vérité est rendue visible, où le déni est confronté et où le savoir est transmis. Cette compréhension prépare le terrain pour la section suivante, qui considère l’art autochtone comme une forme de savoir à part entière.

A mixed-media self-portrait presents a young face divided by light and shadow.

Art Thompson, Untitled (Portrait) [Sans titre (Portrait)], fin des années 1950, collection privée.

L’une de ces œuvres est une peinture de jeunesse de l’artiste nuu-chah-nulth Art Thompson (1948-2003), réalisée alors qu’il était élève au pensionnat indien d’Alberni, en Colombie-Britannique, où il a été interné de cinq à treize ans. Conservée par son professeur, cette peinture représente un jeune visage divisé par la lumière et l’ombre, un côté rendu avec netteté, l’autre plongé dans l’obscurité. La composition est directe et frontale. Pourtant, le regard semble suspendu entre exposition et dissimulation. Dans le contexte du système des pensionnats autochtones, cette division évoque la fracture identitaire vécue par de nombreux enfants autochtones séparés de leur famille, de leur langue et de leur culture. L’image ne raconte pas explicitement les torts subis, mais elle rend compte d’une intériorité sous pression, suggérant la scission entre le moi qui endure intérieurement et le moi contraint de feindre la conformité. Créée dans un cadre institutionnel conçu pour supprimer l’expression autochtone, l’œuvre dépasse son cadre pédagogique. Elle devient un acte précoce de témoignage visuel, affirmant la présence et la conscience à une époque où d’autres formes d’expression étaient restreintes ou refusées. Vue sous cet angle, la peinture représente bien plus qu’un simple exercice d’enfance : c’est un témoignage de survie avant que le langage ne permette d’articuler pleinement le traumatisme.


Cette œuvre n’est pas la seule dans son genre. Elle témoigne d’une pratique plus large par laquelle les enfants et les artistes autochtones ont transformé la création visuelle en un moyen de porter la vérité à une époque où la parole était dangereuse, restreinte ou systématiquement réduite au silence. Qu’elles aient été réalisées discrètement par des enfants dans des pensionnats ou des externats autochtones, ou plus tard par des artistes travaillant dans des espaces publics et institutionnels, ces œuvres font du savoir visuel une forme de responsabilité. Plus que de simplement illustrer l’histoire, elles la portent, la protègent et la transmettent au travers des générations. Prises dans leur ensemble, ces œuvres expliquent pourquoi l’art autochtone doit être compris comme l’un des principaux vecteurs de la vérité plutôt que comme une simple illustration de celle-ci. Elles demandent aux spectateurs de voir, mais aussi de se souvenir et de se confronter à ce qui a été rendu visible, puis de le transmettre.

Collage featuring a black and white photograph of a group of Indigenous people.

Jane Ash Poitras, If Only We Could Have Our Stories Told (Si seulement nos histoires pouvaient être racontées), 2004, photographie composite et peinture sur panneau de bois, 50,8 x 66 cm, Bibliothèque et Archives Canada, Ottawa.

Art, Truth and Reconciliation: Historical Overview