Robert Houle, Parfleches for the Last Supper (Pare-flèches pour la dernière Cène), 1983

Robert Houle, Parfleches for the Last Supper (Pare-flèches pour la dernière Cène) [de haut en bas, de gauche à droite : Matthew, James the Less, Jude, Simon, Philip, Andrew, Bartholomew, Thomas, Peter, James, John, Judas, Jesus], 1983, acrylique et piquants de porc-épic sur papier, treize peintures, chacune 56 x 56 cm, Musée des beaux-arts de Winnipeg.
En 1983, peu après avoir quitté un poste de conservateur pour se consacrer à l’art, l’artiste saulteaux Robert Houle (né en 1947), survivant du pensionnat de Sandy Bay, crée Pare-flèches pour la dernière Cène, treize panneaux en techniques mixtes en forme de pochettes traditionnelles en cuir brut. Chaque panneau représente Jésus ou l’un des apôtres, peint à l’acrylique et cousu de piquants de porc-épic. En pliant et en cousant ses toiles de manière à évoquer les parflèches, contenants de savoir sacrés, Houle marrie iconographie chrétienne et forme autochtone.

Robert Houle, Parfleches for the Last Supper (Jesus) [Pare-flèches pour la dernière Cène (Jésus)], 1983, acrylique et piquants de porc-épic sur papier, 56 x 56 cm, Musée des beaux-arts de Winnipeg.
Comme l’explique Houle, il crée l’œuvre « par désir de combiner en un seul continuum l’effet du catholicisme et de la spiritualité saulteaux ». Ce faisant, il fusionne la Dernière Cène et la pratique spirituelle saulteaux en une seule cérémonie de communion. Dans cette nouvelle interprétation, les évangiles deviennent des rabats décoratifs sur les corps des parfe-flèches, tandis que les motifs en piquants de porc-épic évoquent à des pouvoirs chamaniques. Même le panneau de Jésus est placé hors centre, subvertissant subtilement les hiérarchies classiques. Pare-flèches pour la dernière Cène critique ainsi la mission religieuse de « civilisation » des pensionnats autochtones tout en revendiquantt la souveraineté spirituelle autochtone, et marque le tournant audacieux de Houle vers une pratique artistique consacrée à la représentation autochtone et à l’histoire coloniale.
Des décennies plus tard, poussé par un cauchemar et par les excuses présentées en 2008 par le gouvernement du Canada aux anciens élèves des pensionnats, Houle entreprend sa Sandy Bay Residential School Series (Série sur le Pensionnat indien de Sandy Bay), 2009. Pendant vingt-quatre jours consécutifs, il réalise vingt-quatre dessins au bâtonnet de peinture à l'huile sur papier, chacun constituant un fragment de mémoire : rangées de lits de dortoir, terrains de jeu mornes, prêtres et religieuses sans visage aux présences menaçantes. Rendues par des traits libres et urgents, les images ressemblent à des photogrammes de traumatisme, chacune étant recouverte de légendes manuscrites en saulteaux, la langue qu’il lui était interdit de parler enfant. Des légendes telles que « Night Predator » (Prédateur de nuit) ou « outhouse abuse » (abus dans les toilettes extérieures) côtoient des mots saulteaux désignant la douleur ou la peur, transformant les dessins en archive émotionnelle. Comme Houle l’explique, écrire ces mots dans sa langue maternelle faisait partie intégrante de sa guérison, un processus de pahgedenaun, soit se libérer l’esprit, terme associé à une exposition de ces œuvres présentée en 2019 à la Carleton University Art Gallery. La combinaison de l’image et du texte autochtone confronte les spectateurs aux dimensions brutes et personnelles de l’expérience des pensionnats, tout en modélisant une forme de souveraineté visuelle qui se réapproprie non seulement le récit, mais aussi la langue dans laquelle il est raconté.

Robert Houle, Sandy Bay Residential School Series (Série sur le Pensionnat indien de Sandy Bay), 2009, bâtonnet de peinture à l’huile sur papier, vingt-quatre dessins mesurant chacun 58,4 x 76,2 cm ou 76,2 x 58,4 cm, Galerie de l’École d’art de l’Université du Manitoba, Winnipeg.
Ensemble, Pare-flèches pour la dernière Cène et Série sur le Pensionnat indien de Sandy Bay démontrent comment Houle transforme le traumatisme personnel en actes de témoignage et de réconciliation. Dans la première œuvre, il autochtonise le récit chrétien par la forme du parflèche; dans la seconde, il documente et libère des souvenirs refoulés au moyen d’inscriptions en saulteaux. Les deux corpus exemplifient le savoir visuel autochtone à l’œuvre, mêlant cérémonie et critique, mémoire et prophétie. L’art de Houle nous met au défi de maintenir deux mondes en tension; de reconnaître à la fois le pouvoir perturbateur de la religion coloniale et la résilience réparatrice de la spiritualité autochtone. Sa pratique pionnière a ouvert la voie aux artistes qui allaient suivre afin qu’ils utilisent leurs propres vérités comme armes de témoignage, faisant en sorte que l’héritage des pensionnats autochtones ne soit ni oublié ni clos, mais continuellement honoré et réinventé au travers des yeux autochtones.
Collection de l’art des survivants

Carl Beam, Sauvage, 1988

Jackson Beardy, The World at Prayer (Le monde en prière), 1983

Henry Beaudry, Treaty No. 6, Battleford Area (Traité no 6, région des Battleford), s.d.

Mary Caesar, Hair Being Cut by Nuns (Cheveux coupés par les religieuses), 2017

Freda Diesing, Old Woman with Labret (Vieille femme au labret), 1973

Faye HeavyShield, Sisters (Sœurs), 1993

Robert Houle, Parfleches for the Last Supper (Pare-flèches pour la dernière Cène), 1983

Alex Janvier, Blood Tears (Larmes de sang), 2001

Norval Morrisseau, The Gift (Le cadeau), 1975

Ellen Neel, Kakaso’las, 1955-1956

David Ruben Piqtoukun, Airplane (Avion), 1995

Jamasee Padluq Pitseolak, The Day After (Le lendemain), 2010

Abraham Anghik Ruben, The Last Goodbye (Le dernier adieu), 2001

Pitaloosie Saila, Strange Ladies (Femmes étranges), 2006

Allen Sapp, Recess at Onion Lake School (Récréation à l’école d’Onion Lake), 1988

Henry Speck, Father Forgive Them (Père, pardonne-leur), 1958

Adrian Stimson, Sick and Tired (Malade et fatigue), 2006

Gerald Tailfeathers, Blood Camp (Campements des Bloods), 1956

Lawrence Paul Yuxweluptun Lets’lo:steltun, Indian Residential School, Leaving the Shallow Graves and Going Home (Pensionnat indien, quitter les tombes peu profondes et rentrer chez soi), 2022