Henry Speck, Father Forgive Them (Père, pardonne-leur), 1958

illustration of jesus being crucified with people in robes bowing down and guards nearby

Henry Speck, Father Forgive Them (Père, pardonne-leur), 1958, aquarelle sur papier, 35,6 x 42,6 cm, Musée des beaux-arts de Vancouver.

Dans Père, pardonne-leur, le peintre kwakwaka’wakw Henry Speck (Udzi’stalis) (1908-1971), né à Kalugwis en Colombie-Britannique, emploie une aquarelle et une encre vibrantes pour proposer une puissante réinterprétation de la crucifixion biblique, le mot « Crucifixion » étant inscrit sous le tableau. Au centre, une figure du Christ est suspendue à une croix, vêtue d'atours traditionnels qui l'alignent visuellement avec les figures cérémonielles autochtones. Autour de lui se tiennent des hommes et des femmes également parés de vêtements ancestraux. Évoquant l’imploration chrétienne « Père, pardonne-leur » (Luc 23:34), cette scène prend une résonance plus profonde lorsqu'elle est examinée à la lumière de l'époque de Speck : une période où le christianisme et les écoles coloniales servent d'outils d'assimilation culturelle. Le contexte visuel autochtone recadre la crucifixion comme symbole de la souffrance des Autochtones sous le colonialisme plutôt que comme un mythe lointain.

Black-and-white photograph of a Residential School. A ceremonial pole stands in the foreground.

Pensionnat St-Michael, Alert Bay, v.1945–1949, photographe inconnu.

À noter que les femmes de la composition sont tournées vers l'intérieur, face à la figure crucifiée. Elles approche le deuil avec compassion et présence spirituelle. En revanche, les hommes semblent plus détachés, distants, voire indifférents. Cette juxtaposition genrée peut signaler un commentaire sur les rôles sociaux : les femmes sont les porteuses émotionnelles de la continuité spirituelle, tandis que les hommes sont façonnés par des modèles cooptés ou supprimés sous les structures coloniales. Directe, attentive et empreinte d'émotion, la présence des femmes suggère une continuité intergénérationnelle : la survie des savoirs ancestraux grâce à celles qui sont le plus souvent marginalisées par le patriarcat colonial. Le détachement des hommes renvoie subtilement à la façon dont les missions chrétiennes et les politiques coloniales ont fracturé l'autorité et les rôles cérémoniels masculins.


L’approche de Speck évite tout ton moralisateur. Ses formes sont stylisées, cérémonielles et ancrées dans la tradition visuelle autochtone. L'œuvre maintient une tension esthétique et politique : elle constitue à la fois une invocation de l'imagerie chrétienne et une réappropriation de la souveraineté spirituelle autochtone. Il place le Christ dans des atours cérémoniels, le positionnant comme un proche plutôt que comme un étranger, contestant le récit missionnaire en fusionnant l'imagerie théologique avec l'identité visuelle kwakwaka’wakw.


Speck était un chef héréditaire et un chanteur cérémoniel. Actif en tant qu'artiste des années 1930 aux années 1960, il développe un langage visuel distinct en gouache et en encre sur papier, enraciné dans l'imagerie cérémonielle kwakwaka’wakw et l'abstraction moderne. Pendant deux ans, il fréquente l'école industrielle d'Alert Bay (pensionnat St-Micheal). Son travail dépeint souvent des êtres mythologiques, des scènes de potlatch et des récits ancestraux sous des formes audacieuses et planes ainsi qu’au moyen de motifs rythmiques, créant une identité visuelle moderne qui résiste à l'effacement colonial.


Père, pardonne-leur prend la forme d’un réquisitoire empreint de prière, demandant le pardon au nom d'une tradition qui a à la fois infligé et enduré la souffrance. C’est un appel à la réflexion, à la résilience et à la reconnaissance, qui invite le public dans un espace où la spiritualité autochtone et le symbolisme chrétien s'entrecroisent, mais où la présence autochtone demeure souveraine.

Collection de l’art des survivants

Henry Speck, Father Forgive Them (Père, pardonne-leur), 1958 - Art Canada