Gerald Tailfeathers, Blood Camp (Campements des Bloods), 1956

Gerald Tailfeathers, Blood Camp (Campements des Bloods), 1956, aquarelle sur papier, dimensionsTK, Musée Glenbow, Calgary.
Le tableau Campements des Blood de l’artiste kainai (Blood) Gerald Tailfeathers (1925-1975), signé sous son premier nom d’artiste Gerald T. Feathers, offre un portrait saisissant du monde des Niitsitapi (Pieds-Noirs) en pleine transition. L’action se situe à Belly Buttes (Moko’waansistsi), non loin de Standoff, en Alberta, un lieu de rassemblement de longue date pour la danse du soleil. La scène juxtapose trois formes d’habitation et de mobilité : un tipi peint, une tente de toile utilitaire d'où s'échappe la fumée d'un poêle, et une automobile garée. Tout près, un cheval harnaché se tient debout, évoquant à la fois la relation profonde entre les Niitsitapi et les chevaux ainsi que les nouvelles exigences du travail agricole. Dans cet agencement serré, Tail Feathers condense des siècles de transformation culturelle en un seul plan, montrant avec quelle rapidité la vie autochtone se voit contrainte de basculer sous les pressions coloniales.
Le tipi ancre l’image comme un marqueur de continuité, sa surface peinte signalant des liens cosmologiques et des pratiques cérémonielles. Pourtant, sa prééminence est ébranlée par l’empiétement de la tente et de l’automobile. La tente, sobre et fonctionnelle, reflète les nécessités économiques du milieu du vingtième siècle, époque où de nombreux adultes kainais et autres Niitsitapi doivent s’engager dans le travail salarié, l’agriculture et l’élevage pour survivre au sein de l’économie coloniale.

Gerald Tailfeathers, Process of the Holy Woman, Blood Sundance (Procession de la femme sacrée, danse du soleil des Bloods), aquarelle sur papier, dimensionsTK, Musée Glenbow, Calgary.
L’automobile, probablement une Ford modèle T des années 1920, incarne la vitesse avec laquelle les technologies des colons transforment les Prairies. Dès les années 1930, ces véhicules deviennent courants, même dans les communautés isolées, remplaçant les déplacements à cheval et liant les familles autochtones à de nouveaux modes de sédentarisation, de commerce et de dépendance envers le salaire. Dans la composition de Tailfeathers, la voiture trône aux côtés du tipi non pas comme une présence neutre, mais comme un élément perturbateur, symbolisant l’intrusion abrupte des infrastructures modernes dans la vie des Niitsitapis. Son inclusion souligne que l’adaptation n’a rien de progressif : le traditionnel et le moderne sont forcés de coexister dans une proximité comprimée et inconfortable.
La présence contenue mais révélatrice du cheval harnaché amplifie cette tension. Autrefois au cœur de la mobilité, du commerce et de la vie spirituelle des Niitsitapis, le cheval est ici assujetti au harnais et au mors, sa liberté circonscrite au service des systèmes agricoles coloniaux. Sous le pinceau de Tailfeathers, l’animal devient une métaphore subtile de l’expérience plus large du peuple lui-même : contraint de s’adapter aux nouvelles réalités économiques tout en cherchant à préserver sa dignité et sa continuité avec la tradition.
Le point de vue de Tailfeathers, en tant que survivant du pensionnat anglican St-Paul, donne à la peinture une résonance supplémentaire. Bien qu’il ne peigne pas explicitement des scènes de sa scolarité, il en porte néanmoins la mémoire, et son art affirme constamment les modes de vie niitsitapis face à l’effacement systémique. L’absence d’enfants dans cette composition s'avère poignante, car elle rappelle comment les jeunes étaient souvent arrachés à leurs familles et conduits dans des institutions où leur langue et leur culture étaient supprimées. Les adultes, quant à eux, luttent pour concilier leur survie au sein des structures coloniales et la responsabilité de préserver les cérémonies, les histoires et les pratiques qui donnaient corps à leur identité.
Pour Tailfeathers, la peinture devient une manière de souligner la vitalité des traditions niitsitapies tout en consignant les réalités de l’adaptation. Campements des Blood, parallèlement à des œuvres telles que Procession of the Holy Woman, Blood Sundance (Procession de la femme sacrée, danse du soleil des Blood), 1960, incarnent la résilience des artistes autochtones de sa génération qui naviguent parmi les pressions contradictoires de l’assimilation tout en refusant d’abandonner leurs valeurs culturelles. En réunissant tipi, tente, cheval et automobile, il ne présente pas un monde en voie de disparition, comme le suggèrent souvent les récits des colons, mais un monde en pleine transformation. Continuité et rupture, tout comme survie et adaptation, coexistent dans une tension inconfortable. En témoignant de cette transition rapide, Tailfeathers affirme que l’identité niitsitapie persiste, portée par la créativité et la détermination de ceux qui croient en sa pérennité.
Collection de l’art des survivants

Carl Beam, Sauvage, 1988

Jackson Beardy, The World at Prayer (Le monde en prière), 1983

Henry Beaudry, Treaty No. 6, Battleford Area (Traité no 6, région des Battleford), s.d.

Mary Caesar, Hair Being Cut by Nuns (Cheveux coupés par les religieuses), 2017

Freda Diesing, Old Woman with Labret (Vieille femme au labret), 1973

Faye HeavyShield, Sisters (Sœurs), 1993

Robert Houle, Parfleches for the Last Supper (Pare-flèches pour la dernière Cène), 1983

Alex Janvier, Blood Tears (Larmes de sang), 2001

Norval Morrisseau, The Gift (Le cadeau), 1975

Ellen Neel, Kakaso’las, 1955-1956

David Ruben Piqtoukun, Airplane (Avion), 1995

Jamasee Padluq Pitseolak, The Day After (Le lendemain), 2010

Abraham Anghik Ruben, The Last Goodbye (Le dernier adieu), 2001

Pitaloosie Saila, Strange Ladies (Femmes étranges), 2006

Allen Sapp, Recess at Onion Lake School (Récréation à l’école d’Onion Lake), 1988

Henry Speck, Father Forgive Them (Père, pardonne-leur), 1958

Adrian Stimson, Sick and Tired (Malade et fatigue), 2006

Gerald Tailfeathers, Blood Camp (Campements des Bloods), 1956

Lawrence Paul Yuxweluptun Lets’lo:steltun, Indian Residential School, Leaving the Shallow Graves and Going Home (Pensionnat indien, quitter les tombes peu profondes et rentrer chez soi), 2022