Pegi Nicol Macleod, New York Tenement (Maison d’appartements, New York), s.d., huile sur toile, 53,3 x 48,3 cm, collection privée.

L’art de Pegi Nicol MacLeod s’est développé dans une vision ancrée dans la vie quotidienne, la conscience sociale et l’introspection. D’un esprit inquiet et d’une curiosité sans limites, elle évolue avec aisance entre le portrait, le réalisme social et l’expression moderniste. De ses portraits d’autochtones réalisés dans les années 1920 en Alberta et en Colombie-Britannique à ses représentations de la vie urbaine et des femmes en temps de guerre dans les années 1940, elle explore la manière dont l’art peut répondre au monde social qui l’entoure. Ses autoportraits et ses nus, quant à eux, mettent en lumière les tensions entre la création artistique, le genre et la vie domestique. Son œuvre demeure un témoignage essentiel des transformations artistiques et sociales du XXe siècle au Canada.

À la découverte de l’Ouest

Par exemple, dans Women Cleaning Fish (Femmes vidant du poisson), v.1927, trois femmes autochtones sont accroupies au bord d’une rivière, absorbées par un travail collectif et habile, dans une scène de la vie quotidienne plutôt que mises en scène dans un spectacle ethnographique. L’œuvre de MacLeod révèle la manière dont les artistes colons s’inscrivaient dans des récits plus larges de construction nationale visant à préserver et à esthétiser les peuples et les cultures autochtones. Mais, dans le même temps, ces systèmes de pouvoir sapaient la souveraineté autochtone, et les politiques du gouvernement canadien visaient activement à éradiquer leur culture.


Parmi les oeuvres les plus captivantes de MacLeod consacrées à l'Ouest, on compte notamment, Bianinetnan, Aged Indian Woman of Hagwelget Canyon (Bianinetnan, femme indienne âgée du Canyon de Hagwelget), v.1928. Ces œuvres témoignent de l’attention portée par l’artiste à l’expérience vécue et de sa compréhension nuancée de l’interaction entre la personne représentée et son environnement. Dans ces tableaux, elle s’oriente doucement vers le modernisme expressif et centré sur l’humain qui a marqué sa carrière ultérieure.

Tableau représentant une femme âgée

Pegi Nicol MacLeod, Bianinetnan, Aged Indian Woman of Hagwelget Canyon (Bianinetnan, femme indienne âgée du Canyon de Hagwelget), v.1928, huile sur panneau, 61 x 61 cm, collection de Tim Godfrey, Calgary.

Sur le plan stylistique, les peintures de la Skeena marquent un tournant dans la transformation du style de MacLeod. Dans l’œuvre Bianinetnan, elle place le visage d’une femme gitxsan âgée sur fond de montagne; les sillons profonds de ses traits faisant écho à la topographie accidentée derrière elle, fusionnant ainsi le portrait et le lieu. Cette analogie compositionnelle rappelle les conventions qui assimilaient les peuples autochtones à la nature, mais elle révèle également l’engagement croissant de MacLeod envers les tendances modernistes. L’intérêt qu’elle porte aux femmes, l’utilisation du raccourci et le coup de pinceau de plus en plus gestuel témoignent de son virage vers le modernisme expressif et subjectif qui caractérisera son œuvre ultérieure.

Le rôle de l’artiste dans les années 1930 et 1940

Pour MacLeod et nombre de ses pairs, l’artiste des années 1930 et 1940 n’a pas qu’un rôle d’observation, mais a une réelle agentivité : l’artiste documente, réagit et contribue à façonner une société en pleine mutation. Les écrits de MacLeod, à l’instar de sa peinture, défendent l’idée que l’art peut s’engager face aux réalités du changement social et de la guerre sans pour autant renoncer aux préoccupations esthétiques. L’attention qu’elle porte au mouvement, au geste et à la collectivité – tous ces éléments visibles dans ses scènes de rue new-yorkaises et ses représentations de femmes en temps de guerre – révèle sa conviction que le rôle de l’artiste est de rendre visibles les textures et les rythmes des expériences partagées, et de répondre aux pressions politiques qui façonnent ces expériences.

Tableau représentant des femmes en uniforme militaire et coiffées de chapeaux, avec d'autres femmes en uniforme à l'arrière-plan

Pegi Nicol MacLeod, Untitled (Sans titre), 1944, huile sur toile, 57,4 x 78,2 cm, Musée canadien de la guerre, Ottawa.

Dans les années 1930, période marquée par l’incertitude économique et les bouleversements politiques, la découverte par MacLeod de nouvelles idées sur la réforme sociale et la responsabilité artistique marque le début de son éveil politique. Elle avait découvert des textes marxistes lors de ses premières années à Ottawa, et à Montréal, et elle trouve une affinité intellectuelle auprès d’artistes et d’auteurs et autrices affilié·es à la League for Social Reconstruction, un groupe à la pensée progressiste prônant le socialisme démocratique et le renouveau culturel. Leurs idées contribuent à la création, en 1932, de la Co-operative Commonwealth Federation, qui allait plus tard devenir le Nouveau Parti démocratique. Grâce à ses amitiés étroites avec Marian et F. R. Scott et à sa relation avec le journaliste King Gordon, MacLeod intègre un cercle qui considère l’art comme un catalyseur du changement social.


En 1935-1936, en tant que directrice artistique du Canadian Forum, MacLeod traduit ces idéaux en images. Ses illustrations et ses essais, notamment les dessins Five O’Clock (Cinq heures du soir) et Merry Christmas (Joyeux Noël), tous deux datés de 1936, capturent la dimension politique du quotidien à l’époque de la Grande Dépression. L’œuvre Cinq heures du soir montre des travailleurs urbains à la fin de leur journée, tandis que Joyeux Noël dissimule son message antifasciste sous une imagerie de joie festive. Ensemble, ces œuvres mettent en lumière les tensions sociales des années 1930, retraçant les subtiles négociations entre expérience privée et idéologie publique.

Illustration au trait représentant un groupe de musiciens jouant de leurs instruments

Pegi Nicol MacLeod, Merry Christmas (Joyeux Noël), parue dans Canadian Forum 16 (décembre 1936), p. 13, Rare Books and Special Collections, Bibliothèques de l’Université McGill, Montréal.

Painting of females standing together outside in gas masks.

Molly Lamb Bobak, Gas Drill (Manœuvres avec masque à gaz), 1944, huile sur toile, 68,8 x 86,8 cm, Musée canadien de la guerre, Ottawa.

Il convient également de noter que l’œuvre de MacLeod intitulée Joyeux Noël utilise un langage visuel qui anticipe les approches adoptées par des artistes canadien·nes ultérieur·es pour représenter la guerre. L’image dépeint des groupes de personnages humains disposés en une formation déformée, semblable à un sapin de Noël – certains portent des masques à gaz ou ont des visages influencés par l’art de Picasso, d’autres sont fusionnés avec des mitrailleuses – transformant ainsi la collectivité fasciste en quelque chose de monstrueux et d’aliénant. Au lieu de dépeindre une unité disciplinée, MacLeod présente la formation de masse comme instable, déshumanisante et grotesque. Lue en parallèle avec Gas Drill (Manœuvres avec masque à gaz), 1944 de Molly Lamb Bobak, où les masques à gaz effacent de la même manière toute individualité, l’illustration de MacLeod anticipe une stratégie visuelle commune dans laquelle l’anonymat et la déformation traduisent la conformité et le coût psychologique de la mobilisation en temps de guerre.

Photographie en noir et blanc d'un groupe de personnes dans une maison

Fête pour Pegi Nicol MacLeod et Marian Dale Scott à la résidence de Bertram Brooker, Toronto, 1933, photographie par Charles Comfort, Bibliothèque et Archives Canada, Ottawa.

La perspective socialement engagée de MacLeod s’aligne sur celle d’artistes tel·les que Paraskeva Clark (1898-1986), Louis Muhlstock (1904-2001) et Bertram Brooker (1888-1955), qui cherchent aussi à aller au-delà du genre du paysage pour s’orienter vers la représentation de l’expérience humaine. Comme l’observe Brooker en 1930, l’art canadien commence enfin à « entretenir des liens plus étroits avec le mouvement moderne d’autres pays ».


Ce tournant a également remodelé les institutions : MacLeod exposait au sein de coopératives dirigées par des artistes, telles que la Picture Loan Society à Toronto et l’Atelier à Montréal, qui encourageaient l’expérimentation et offraient un accès à l’art en dehors des lieux officiels. Ces espaces ont vu le jour en réaction à une Galerie nationale du Canada aux idées conservatrices, qui n’a acquis qu’une seule œuvre d’un jeune artiste entre 1932 et 1936. Ils reflétaient une conviction de plus en plus forte selon laquelle la production culturelle relève de la responsabilité civique – une conviction qui a culminé lors de la Conference of Canadian Artists (Conférence des artistes canadiens) de 1941 à Kingston, événement novateur au cours duquel MacLeod se joint à d’autres artistes pour réclamer une infrastructure culturelle plus solide et un soutien direct du gouvernement aux artistes. La conférence réaffirme également la responsabilité civique de l’artiste en temps de crise et de guerre.

Tableau représentant des lits dans un dortoir de femmes, où l'on voit des femmes en train de s'habiller, de se coiffer et de broder du tissu, avec des chaussures non portées posées sur un lit au premier plan

Pegi Nicol MacLeod, Dormitory (Dortoir), 1945, aquarelle sur papier, 60,8 x 91,3 cm, Musée canadien de la guerre, Ottawa.

Les œuvres ultérieures de MacLeod, réalisées en temps de guerre, prolongent ces engagements. Dans un essai publié dans Canadian Art sur sa peinture sur le Service féminin de l’Armée canadienne (connu sous son abréviation anglaise CWAC (Canadian Women's Army Corps), elle décrit ses sujets en termes saisissants comme des femmes ordinaires dont le travail organisé et les routines quotidiennes incarnent l’esprit de résilience nationale. À travers des tableaux tels que CWAC Beauty Parlour #1 (Le salon de beauté no 1 du CWAC), 1944, et Dormitory (Dortoir), 1945, MacLeod confirme sa conviction que le rôle de l’artiste n’est pas de véhiculer une idéologie, mais de rendre visibles les réalités vécues de l’époque.

L’autoportrait et le nu

Tableau représentant une femme aux cheveux courts, portant autour du cou un foulard à motifs rouges et bleus

Pegi Nicol MacLeod, Self-Portrait (Autoportrait), v.1935, huile sur contreplaqué, 40,3 x 40,2 cm, Musée des beaux-arts de l’Ontario, Toronto.

Développant les genres de l’autoportrait et du nu, Pegi Nicol MacLeod explore les questions d’identité artistique par le biais d’expérimentations modernistes. Utilisant son propre corps à la fois comme sujet et comme instrument, elle fusionne ces deux genres pour remettre en cause les conventions visuelles qui, historiquement, ont réduit les femmes à l’état d’objets. La gestualité exprimée par les coups de pinceau, les espaces compressés et les déformations expressives transforment son corps en un lieu d’exploration – à la fois vulnérable et rebelle, instable et pourvu d’agentivité.


MacLeod aborde le genre de l’autoportrait alors qu’elle vit à Ottawa au milieu des années 1920. Ses premières œuvres, telles que Self-Portrait (Autoportrait), v.1928, révèlent sa conscience du « moi » comme quelque chose d’à la fois construit et contingent. Dans ce tableau, qu’elle offre par la suite à Richard Finnie (1906-1987), MacLeod brosse le portrait à coups de pinceau irréguliers et gestuels pour se représenter avec un regard intense, presque provocateur. La surface est travaillée de manière libre, certaines parties du panneau de bois restant visibles à travers la peinture, ce qui donne l’impression que le personnage se fond partiellement dans l’arrière-plan. Cette instabilité visuelle suggère un moi fragmenté et attire l’attention sur le processus même de la représentation.

Tout au long des années 1920 et 1930, MacLeod utilise l’autoportrait pour aborder des questions plus larges liées au genre, à l’identité artistique et au regard de la personne spectatrice. En se représentant dans divers rôles et contextes – mère, artiste, observatrice – elle s’oppose aux catégories réductrices, inscrivant son œuvre dans une lignée de réflexion artistique féministe qui remet en question la politique de la représentation. Des œuvres telles que Costume for a Cold Studio (Self-Portrait)(Costume pour un atelier froid [Autoportrait]), v.1930 et Self-Portrait with Jane (Autoportrait avec Jane), v.1939, illustrent bien cette dimension réflexive.


Dans Costume pour un atelier froid (Autoportrait), une œuvre que MacLeod a peinte dans le grenier de ses parents à Ottawa, elle se représente devant un miroir, un carnet de croquis posé sur son torse, le regard franc et sans détour. La perspective déformée et les coups de pinceau épais et tactiles préfigurent le caractère quasi abstrait de son œuvre ultérieure. Près d’une décennie plus tard, dans Autoportrait avec Jane, elle se représente avec sa jeune fille, toutes deux nues, leur intimité rendue par des contours qui se chevauchent plutôt que par des formes idéalisées.

Tableau représentant une femme debout, le regard tourné vers l'avant, en train de peindre sur une toile, avec une fenêtre, une table et une chaise en arrière-plan

Pegi Nicol MacLeod, Costume for a Cold Studio (Self-Portrait)(Costume pour un atelier froid [Autoportrait]), v.1930, huile sur toile, 53,5 x 38,3 cm, Robert McLaughlin Gallery, Oshawa.

Tableau représentant une femme nue à genoux tenant dans ses bras une petite fille debout, avec en arrière-plan des immeubles d'habitation et des fenêtres où l'on aperçoit des personnes

Pegi Nicol MacLeod, Self-Portrait with Jane (Autoportrait avec Jane), v.1939, huile sur toile, 84,8 × 69,5 cm, Winnipeg Art Gallery.

L’autoportrait est depuis longtemps un moyen important pour les artistes d’explorer l’identité, la propriété intellectuelle de l’œuvre et l’acte de création lui-même. La fascination de MacLeod pour le nu féminin s’est naturellement prolongée à partir de sa pratique du portrait, et son approche du genre reflète un engagement profond envers l’esthétique surréaliste et les idées sur le soi. Graham McInnes décrit ses peintures comme marquées par une « excentricité turbulente » et une « frénésie violente [de] mouvement », des qualités qui animent des œuvres telles que A Descent of Lilies (La descente de lis), 1935, et Torso and Plants (Torse et plantes), v.1935. Ces peintures rejettent l’idéalisme raffiné de la tradition académique au profit de surfaces rugueuses, d’un espace ambigu et d’une corporéité brute.


Cet intérêt pour la représentation du corps relie MacLeod à des courants modernistes et féministes plus larges. Son approche est similaire à celle de la peintre française du début du XXe siècle Suzanne Valadon (1865-1938), dont les nus – également caractérisés par des contours sombres, des espaces comprimés et une introspection franche – ont transformé un genre longtemps dominé par les artistes masculins. Pourtant, la place qu’occupe MacLeod au sein de l’art canadien confère à son innovation un caractère distinct.

Tableau représentant une femme nue allongée sur un canapé

Suzanne Valadon, Nu allongé, 1928, huile sur toile (entoilée), 60 x 80,5 cm, Metropolitan Museum of Art, New York.

Si des artistes contemporain·es tel·les que Prudence Heward (1896-1947), Lilias Torrance Newton (1896-1980) et Edwin Holgate (1892-1977) ont aussi réinventé la figure nue, le traitement que MacLeod réserve à son propre corps se distingue par son approche expérimentale et autoréflexive. On note des résonances évidentes avec Heward en particulier. Dans un essai consacré à l’œuvre de cette dernière, The Bather (Femme au bord de la mer), 1930, la conservatrice Sarah Milroy observe que les portraits de Heward, représentant des modèles féminins rebelles, traitent du « malaise, et non de l’aisance », et mettent en scène une négociation de pouvoir entre le modèle et l’artiste – une dynamique qui trouve un écho dans les autoreprésentations de MacLeod.

Tableau représentant une femme assise en maillot de bain

Prudence Heward, The Bather (Femme au bord de la mer), 1930, huile sur toile, 162,1 x 106,3 cm, Art Windsor-Essex.

Tableau représentant une femme assise dans un fauteuil en osier, en train de fumer la pipe

Gabriele Münter, Portrait of Anna Roslund (Portrait d’Anna Roslund), 1917, huile sur toile, 94,5 × 68,5 cm, Leicester Museums and Galleries.

À l’instar de celles de Heward, les peintures de MacLeod défient souvent toute catégorisation facile et résistent aux pressions visant à les conformer aux attentes dominantes du marché. Mais à travers l’interaction entre le sujet et l’objet, elle va plus loin, subvertissant les conventions qui ne rendent les femmes visibles qu’à travers le regard des autres. Ses autoportraits nus privent la personne spectatrice d’un point d’entrée stable ou érotisé. Au contraire, ils nous invitent à assister à la rencontre de l’artiste avec sa propre image, un processus à la fois analytique et incarné. Ce regard radical sur soi-même anticipe les critiques féministes des années 1970 à l’encontre du regard masculin.


Des précurseur·es expressionnistes ont également influencé l’approche de MacLeod. À l’instar d’artistes tel·les qu’Oskar Kokoschka (1886-1980), Ernst Ludwig Kirchner (1880-1938) et Gabriele Münter (1877-1962), elle a recours à la distorsion et à l’intensité pour transmettre une profondeur psychologique. Pourtant, alors que les autoportraits expressionnistes expriment souvent l’identité à travers des déguisements théâtraux, ceux de MacLeod sont plus discrets, plus introspectifs. Ses corps fragmentés et ses compositions instables suggèrent moins une mise en scène qu’une méditation sur la difficulté de se connaître soi-même. Comme l’a observé son ami F. R. Scott, elle semble « entrer dans une pièce comme un autoportrait ».


L’attention constante que MacLeod porte à la figure humaine la situe dans un courant humaniste et socialement engagé du modernisme canadien. Bien qu’elle ait peint des paysages et des scènes urbaines, son intérêt principal est toujours resté la figure humaine : des enfants jouant, des femmes travaillant en temps de guerre, des personnages en mouvement et, surtout, elle-même. En utilisant son propre corps comme terrain d’expérimentation, MacLeod forge un langage visuel à la fois profondément personnel et profondément moderne.

Maternité et modernisme

Comme beaucoup de ses contemporaines, MacLeod a du mal à concilier le double fardeau de ses ambitions artistiques et de ses obligations domestiques. Dans une lettre adressée à sa collègue artiste Madge Smith (1898-1974), elle confie : « Je m’efforce, entre deux ménages, de terminer bon nombre de mes tableaux ». Sa correspondance révèle les défis pratiques et émotionnels auxquels les femmes artistes sont confrontées pour concilier leurs responsabilités domestiques et leur désir de se consacrer à un travail créatif sérieux. Comme l’a noté la critique d’art Sarah Milroy, ces « pressions et distractions ont rendu la production de nombreuses femmes artistes inégale et incohérente, sans ligne directrice constante dans leur évolution artistique ».


Dans une lettre adressée au peintre Jack Humphrey (1901-1967) en 1941, MacLeod écrit avec franchise et lassitude : « Je suis “hors concours” du fait que j’ai un mari pour subvenir à mes besoins. J’en tire le meilleur parti en peignant autant que possible, comme si je gagnais ma vie par moi-même. En fait, j’ai aidé mon mari à subvenir à nos besoins, à moi et à notre enfant. Si je n’avais pas de mari, j’accepterais un emploi. Si ce n’était pas un travail lié à l’art, ce serait un autre genre d’emploi. Tu peux donc en déduire que toute ma vie artistique n’est qu’une activité secondaire par rapport aux tâches ménagères, à la vaisselle, à la lessive, aux courses et à la garde des enfants […] J’ai travaillé d’arrache-pied toute ma vie et si j’ai le plaisir d’être artiste, j’en suis satisfaite ».

Photographie en noir et blanc d'une femme et de sa fille

Pegi Nicol MacLeod devant la boutique de Madge Smith, posant dans une rue du centre-ville avec sa fille, Jane (âgée d’environ 12 ans), s.d., photographie par Madge Smith, Archives provinciales du Nouveau-Brunswick, Fredericton.

Tableau représentant une jeune fille regardant l'artiste lors d'une fête, avec un autre enfant à l'arrière-plan

Pegi Nicol MacLeod, Jane at a Party (Jane à une fête), 1945, aquarelle et gouache, 57,2 x 42,5 cm, Art Gallery of Greater Victoria.

Pour MacLeod, les exigences de la maternité ne constituent pas seulement une contrainte, mais aussi un catalyseur créatif. La vie domestique façonne à la fois ses méthodes de travail et ses thèmes. La créativité repose sur la confiance en soi et une concentration soutenue, deux éléments souvent perturbés chez les femmes artistes; pourtant, la pratique intermittente de MacLeod a donné naissance à une esthétique de l’immédiateté. Les difficultés liées à la conciliation de la vie familiale et de la carrière professionnelle sont également vivement ressenties par sa contemporaine Paraskeva Clark, qui se lamentait ainsi : « Il n’y a que la cuisine, la cuisine, la cuisine. Loblaws, Dominion; Dominion, Loblaws ».


Si sa commande pour le Service féminin de l’Armée canadienne lui a donné un but et une visibilité renouvelée au Canada, sa vie à New York reste marquée par l’isolement. Disposant de peu de soutien et d’un accès limité aux réseaux artistiques de la ville, MacLeod jongle entre les exigences concurrentes de la garde d’enfants, des tâches ménagères et de son travail en atelier. Les réalités quotidiennes que sont la cuisine, le ménage et les soins à apporter à Jane ne lui laissent que peu d’occasions de rencontrer des conservateurs et conservatrices de musée ou de personnes ressources à qui faire connaître son œuvre. Les tensions de cette période transparaissent dans la série Manhattan Cycle (Cycle de Manhattan). Les œuvres de cette série traduisent son affection profonde pour la vitalité trépidante de la ville, mais elles laissent également entrevoir une claustrophobie grandissante – le sentiment d’être enfermée, tant par les obligations domestiques que par l’architecture étroite de la 88e rue Est.

Peinture représentant de nombreuses fenêtres d'un immeuble où se trouvent des personnes.

Pegi Nicol Macleod, New York Tenement (Maison d’appartements, New York), s.d., huile sur toile, 53,3 x 48,3 cm, collection privée.

MacLeod se sent souvent tiraillée entre ses responsabilités et ses ambitions, et elle exprime sa frustration face à son incapacité à rester concentrée. Comme elle l’écrit en 1937 à son amie Marian Dale Scott (1906-1993) : « Comment as-tu réussi à faire tout cela? Être une jeune mariée, une mère et peindre? Tu vois bien, à cette question, que j’ai découvert la vérité. On n’a pas le temps de vivre ». Bien que Norman la soutienne généralement et que Jane soit brillante et indépendante, les pressions liées à la pauvreté et la dureté de leurs conditions de vie façonnent son rythme de travail et les sujets qu’elle choisit.


Si de nombreuses artistes femmes ont été confrontées au genre en tant que structure vécue qui conditionne leur production artistique, leur carrière et leur réception par le public, chacune y répond différemment en termes de thèmes et de style. MacLeod ne s’identifie pas comme féministe au sens politique du terme – elle se situait entre le mouvement suffragiste et le féminisme de la deuxième vague – mais elle est une figure visionnaire dont l’œuvre anticipe bon nombre des préoccupations qui allaient plus tard sous-tendre l’histoire de l’art féministe. Tout en naviguant entre les contraintes du monde de l’art canadien du début du XXe siècle, MacLeod a su se tailler une place en tant que peintre professionnelle, et sa vie ainsi que son œuvre révèlent les pressions subtiles et les dynamiques de genre qui ont façonné les pratiques artistiques des femmes.

Painting of a women posing wearing all black

Paraskeva Clark, Myself (Moi-même) 1933, huile sur toile, 101,6 x 76,7 cm, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa.

Sa carrière doit être replacée dans le contexte de celle de ses contemporaines telles que Prudence Heward et Paraskeva Clark – des femmes qui, comme elle, ont résisté aux limites imposées par leur genre et développé des approches de la représentation d’une modernité saisissante. Si les institutions artistiques deviennent plus accueillantes envers les femmes dès les années 1930, le milieu artistique professionnalisé au Canada n’est que partiellement inclusif durant la première moitié du XXe siècle. Les institutions ont peut-être adopté un discours de neutralité de genre en matière de jugement esthétique, mais les réalités de l’exclusion, de l’accès au marché et des attentes familiales racontent une tout autre histoire.


Les parcours de MacLeod, Heward et Clark (parmi tant d’autres) montrent comment les femmes artistes sont souvent contraintes d’adopter des modes de travail qui ne suivent pas une trajectoire linéaire. Les interruptions, les lacunes et les changements de style sont souvent symptomatiques de forces structurelles plus larges. Comme l’a observé Sarah Milroy, pour comprendre les carrières de ces femmes, les chercheurs et chercheuses doivent prêter attention à la fois aux « espaces silencieux » au sein de l’histoire de l’art et aux « courants souterrains de liens, de solidarité et de critique » qui leur ont permis de persévérer malgré ces contraintes.


Dans le cas de MacLeod, ces défis structurels ont été aggravés par la réception de son œuvre, influencée par les stéréotypes de genre. Les critiques décrivaient souvent ses peintures comme « précipitées », « incomplètes » ou « inachevées » – des termes qui ignoraient subtilement le caractère délibéré de sa technique. Alors que l’esthétique moderniste valorise fréquemment la spontanéité, le geste et la forme non résolue, les coups de pinceau rapides de MacLeod sont interprétés comme un manque de maîtrise. Ces critiques révèlent des préjugés plus généraux qui associent la créativité féminine à l’amateurisme ou à un excès émotionnel, alors même que des qualités similaires chez les artistes masculins sont célébrées comme la preuve d’une liberté d’expression. Ainsi, l’esthétique de MacLeod – ancrée dans l’immédiateté, le mouvement et l’expérimentation – est à la fois moderne et marginalisée.

Ses scènes représentant des enfants, des intérieurs et des tâches quotidiennes ont permis de rendre visible la vie domestique en tant que terrain d’exploration artistique. En ce sens, son œuvre rejoint les préoccupations féministes concernant la valeur du travail des femmes et la légitimité du privé en tant que politique. Après sa mort, MacLeod – bien qu’elle n’ait pas été immédiatement oubliée – a été, comme beaucoup de femmes artistes, progressivement effacée de l’histoire de l’art canadien à mesure que les récits modernistes se consolidaient.

Tableau représentant quatre bébés emmaillotés

Pegi Nicol MacLeod, Babies (Bébés), 1938, huile sur toile, 67,7 x 51,4 cm, collection privée.

Vue d'ensemble d'un panier posé sur le rebord d'une fenêtre, rempli de fruits et légumes rouges, jaunes et verts

Pegi Nicol MacLeod, Basket Still Life (Nature morte au panier), 1934-1937, aquarelle, cire colorée et fusain sur papier, 37,9 × 55,7 cm, Musée des beaux-arts de l’Ontario, Toronto.

Son œuvre a pourtant anticipé des réflexions féministes fondamentales sur la subjectivité, la représentation du corps et la propriété intellectuelle de l’œuvre. En se plaçant au cœur de son œuvre à la fois en tant que sujet et en tant qu’artiste, MacLeod rejette la neutralité désincarnée souvent associée au statut d’auteur-autrice moderne. Au contraire, elle présente la subjectivité féminine comme dynamique, fracturée et en devenir. Son art et sa vie témoignent des compromis que les femmes artistes ont sans cesse dû trouver entre vision créative et normes de genre, entre ambition et contraintes, ainsi que du potentiel radical qu’il y a à affirmer son propre point de vue.

Réévaluation et héritage

L’héritage de Pegi Nicol MacLeod réside dans son approche novatrice de la vie moderne et de la figure humaine, ainsi que dans l’importance de son œuvre qui, encore aujourd’hui, redéfinit la mémoire des femmes artistes au Canada. Connue pour son énergie débordante, son utilisation audacieuse de la couleur et ses représentations non conventionnelles de soi et du quotidien, elle occupe une place à part au sein des développements modernistes du pays. Ses peintures représentant des enfants, des travailleurs et travailleuses en temps de guerre et des foules urbaines apportent une immédiateté dynamique au modernisme canadien, tandis que ses autoportraits et ses nus élargissent les possibilités offertes aux femmes artistes.

Peinture abstraite représentant une foule nombreuse lors d'une fête foraine, avec des ballons flottant dans les airs et une grande roue en arrière-plan

Pegi Nicol MacLeod, New York World’s Fair, v.1940, huile sur toile, 78,7 x 61 cm, collection privée.

Couverture du livre, représentant une scène hivernale avec, à l'arrière-plan, une maison, un homme et son cheval, et, au premier plan, une mère avec son enfant

Page couverture de The Fine Arts in Canada, par Newton MacTavish, Coles Publishing Co., 1973.

Au milieu du XXe siècle, alors que des personnalités influentes telles que William Colgate, Russell J. Harper et Dennis Reid publiaient des ouvrages et des études sur l’histoire de l’art canadien, les femmes artistes étaient largement absentes du récit national. Elles n’étaient toutefois pas ignorées à leur époque. Le critique d’art Newton MacTavish a consacré un chapitre aux femmes artistes dans son ouvrage de 1925 intitulé The Fine Arts in Canada, et Pegi Nicol MacLeod elle-même a fait l’objet de nombreuses expositions et a été largement commentée dans des journaux de premier plan, notamment le Toronto Star et le Montréal Gazette. Comme l’a fait remarquer Vincent Massey : « Nous, Canadiens, ferions bien de reconnaître et d’apprécier plus rapidement le génie lorsqu’il se manifeste parmi nos propres concitoyens. Il est inévitable que l’évaluation définitive doive toujours attendre le passage du temps, mais ne pas encourager, dans une certaine mesure, un artiste de son vivant représente une perte pour nous tous […] Pegi Nicol MacLeod fait partie de cette splendide compagnie. C’était une artiste à la personnalité unique et éclatante qui a laissé une empreinte indélébile dans l’histoire de l’art canadien ». Ce n’est qu’après sa mort en 1949, que sa présence dans les archives historiques a commencé à s’estomper.


Les mouvements féministes des années 1970 et 1980 ont redéfini ce récit. Inspirés par l’essai fondateur de l’historienne de l’art américaine Linda Nochlin, « Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grandes femmes artistes? », chercheurs, chercheuses et conservateurs et conservatrices ont réexaminé les barrières structurelles qui avaient empêché les femmes de participer pleinement aux institutions et à l’histoire du monde de l’art. Des expositions telles que From Women’s Eyes (Sous le regard féminin), 1975 et Daffodils in Winter (Des jonquilles en hiver) de Joan Murray, 1984, ainsi que les recherches de Laura Brandon sur MacLeod (notamment son mémoire de maîtrise de 1992 et une biographie publiée en 2005), ont joué un rôle déterminant dans la redécouverte de l’œuvre de l’artiste par les professionnel·les et le grand public.


Plus récemment, des expositions telles que The Artist Herself: Self-Portraits by Canadian Historical Women Artists (L’artiste elle-même : autoportraits d’artistes canadiennes historiques), 2015-2016 et Uninvited: Canadian Women Artists in the Modern Moment / Sans invitation : les artistes canadiennes de la modernité, 2021 ont placé MacLeod aux côtés de ses pairs en tant que voix artistique essentielle au sein du modernisme du XXe siècle.

Tableau représentant un groupe de musiciens jouant au milieu d'une foule près d'une grande fontaine, avec des voitures garées au premier plan et à l'arrière-plan

Pegi Nicol MacLeod, Square, Fredericton (Square à Fredericton), v.1943, aquarelle, aquarelle opaque, encre noire et graphite sur papier monté sur carton, 64,6 x 99,6 cm, Musée des beaux-arts de l’Ontario, Toronto.