Après la guerre froide : L’approche d’Argentia, 2008

un long quai dans l'eau, avec un avion qui vole au-dessus

Christopher Pratt, After the Cold War: Argentia Approach (Après la guerre froide : L’approche d’Argentia), 2008, huile sur toile, 152,4 x 177,8 cm, collection privée.

Dans l’œuvre de Christopher Pratt, la dimension narrative n’est généralement perceptible qu’à travers l’atmosphère. C’est pourtant dans ses images de la base navale d’Argentia qu’elle se fait le plus sentir : là où la rouille s’accumule et où l’on a toujours l’impression que quelqu’un vient de quitter la pièce. Comme l’a fait remarquer Pratt un jour : « La présence américaine à Terre-Neuve se définit par son histoire. Elle ne se prête pas facilement à l’abstraction ou à la pure esthétique. » Dans cette œuvre, le récit est direct et d’une vivacité inhabituelle.


Construite en 1939 dans la baie Placentia, la base navale Argentia (également connue sous le nom de Fort McAndrew) a été un centre névralgique de l’activité militaire américaine pendant la Seconde Guerre mondiale et la guerre froide. Des avions patrouillaient l’Atlantique depuis ses pistes, et le site bourdonnait d’une surveillance constante et des tensions latentes liées aux troubles géopolitiques. « Les Super Constellations, dotés de sonars, atterrissaient et décollaient sans cesse […] attisant les tensions des années de la guerre froide », écrit Pratt. Derrière cette effervescence se cache toutefois un ordre rigide : d’imposants bâtiments en béton, des couloirs gris à perte de vue et des moments de « repos et de détente » strictement réglementés. La base a été mise hors service en 1973 et fermée définitivement en 1994. Depuis lors, une grande partie a été démantelée, réaffectée ou laissée à l’abandon.

esquisse en vue d'une peinture représentant un long quai

Christopher Pratt, Perimeter & Perspective Options, Argentia Approach (Options de périmètre et de perspective, L’approche d’Argentia), 1990, graphite sur papier, 18 x 41,8 cm, The Rooms, St. John’s.

esquisse en perspective pour une peinture représentant un long quai

Christopher Pratt, Argentia Approach (L’approche d’Argentia), 1990, graphite sur papier, 9,5 x 19 cm, The Rooms, St. John’s.

Pratt connaît Argentia intimement. C’était un paysage imprégné de souvenirs. À la fin des années 1950, il y travaille comme étudiant géomètre pour aider à payer ses études en art, vivant à proximité dans la région de Placentia et dessinant pendant ses temps libres. Sa famille avait également participé à la construction initiale de la base. Ces liens personnels façonnent non seulement son attachement à Argentia, mais aussi son approche artistique future du site. « Nous étions des artistes environnementaux sans le savoir, écrit-il. Nous repérions des coordonnées, nous tracions des lignes aussi droites que la vue. »


Pratt revient régulièrement à Argentia, tant dans la vie réelle que dans son œuvre, s’inspirant non pas de l’observation, mais de ses souvenirs, imaginant des scènes qui ne se sont jamais produites et faisant revivre des atmosphères depuis longtemps effacées. Ses représentations sont moins documentaires que contemplatives : des espaces vidés de toute présence humaine, mais non de toute présence. Les structures se dressent comme des monuments silencieux d’un passé qui n’est plus visible, mais qui reste profondément ressenti.

Intérieur des ruines d'un bâtiment dont la peinture s'écaille et où la lumière pénètre par la fenêtre

Christopher Pratt, Argentia Interior: The Ruins of Fort McAndrew (L’intérieur d’Argentia : Les ruines du fort McAndrew), 2015, huile sur toile, 142,2 x 238,7 cm, The Rooms, St. John’s.

Ces images n’ont pas pour but de reconstituer l’histoire, mais plutôt de la suspendre. « Mes images sont une forme de restauration, écrit-il. Comme l’art, les restaurations ne peuvent être la réalité; ce sont des abstractions, des vides : des forts qui ne sont pas assiégés, dont les donjons sont vides de prisonniers; de vieilles pièces sans fuites, sans courants d’air, sans souvenirs de douleur; des icônes sans croyance. » Ses images d’Argentia – autrefois un lieu animé – portent la trace de ce qui a été perdu, mais n’est pas oublié. En ce sens, l’art de Pratt consiste moins à enregistrer le monde tel qu’il était qu’à en préserver les traces : un espace de réflexion où coexistent mémoire et absence.


Cette œuvre est particulièrement significative pour sa représentation rare et dynamique du site. Dans Après la guerre froide : L’approche d’Argentia, un sentiment de mouvement s’introduit dans le monde autrement immobile de Pratt : un avion apparaît, comme s’il s’apprêtait à atterrir. Ce moment est cependant une fiction, le retour imaginaire de Pratt vers un lieu déjà perdu dans le temps. L’œuvre traite moins de la réalité physique que de la nostalgie, de l’absence et des fantômes de l’histoire. À travers ses peintures d’Argentia, il transforme un site militaire désaffecté en un lieu de mémoire. « Ce n’étaient pas des choses superficielles, écrit Pratt. Et ce ne sont pas des liens superficiels. »

Galerie

Après la guerre froide : L’approche d’Argentia - Art Canada