Institution, 1973

Christopher Pratt, Institution, 1973, huile sur Masonite, 76,2 x 76,2 cm, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa.
Lorsqu’on lui a demandé pourquoi ses intérieurs étaient si souvent vides, Christopher Pratt a répondu : « Les espaces ne sont pas vides parce que j’y suis […] Je suis seul, un fantôme. » Institution reflète ce sentiment de présence dans l’absence. Plutôt que de dramatiser le souvenir, Pratt l’évoque, calmement et avec précision, à travers la charge émotionnelle de l’espace lui-même.
Le tableau révèle l’approche architecturale de Pratt en matière de composition : chaque image est soigneusement conçue. Les lignes horizontales et verticales ancrent l’image tandis que la symétrie attire le public dans son calme serein. Même le vide – les ciels immenses, les murs nus – s’intègre au dessin, accentuant la clarté de ce qui subsiste.

Edward Hopper, City Roofs (Toits de ville), 1932, huile sur toile, 90,6 × 72,9 cm, Whitney Museum of American Art, New York.
Sur le plan visuel, ce tableau évoque la solitude et la clarté formelle des paysages urbains d’Edward Hopper (1882-1967), qui a été l’une des premières influences de Pratt. Une rangée de bâtiments institutionnels se dresse sous un ciel pâle, leurs façades rendues par des lignes rigides et une perspective rigoureuse. La composition attire le regard vers un point de fuite unique, légèrement décentré, d’où s’échappe un mince panache de vapeur s’élevant d’un conduit d’aération sur le toit. Ce petit geste – « inclus pour apporter du relief », a déclaré Pratt – est le seul signe de vie dans une scène par ailleurs figée dans l’immobilité.
La tension d’Institution naît de ses contrastes : la géométrie contre l’atmosphère, la masse contre le vide, une ligne d’horizon solide interrompue par un bref souffle de vapeur. Ces oppositions reflètent une ambivalence plus profonde. Pratt est attiré par les espaces institutionnels, non pas par admiration, mais parce que, écrivait-il, « ils semblent avoir été conçus, et fonctionnent assurément, pour déshumaniser ». Il ressent « une attirance qui devient une obsession – une obsession d’amour-haine qui produit des images suggérant l’emprisonnement et le désespoir ».
Des œuvres ultérieures, telles que Pedestrian Tunnel (Tunnel piétonnier), 1991, font écho à ce sentiment de malaise : un couloir éclairé par des néons qui s’enfonce dans la distance, sans rien dévoiler au-delà. « J’ai réalisé de nombreux croquis inspirés de mes expériences dans les aéroports, les hôpitaux et les tunnels souterrains. Puis j’ai commencé à dessiner des courbes de manière intuitive […] en essayant de décrire un vortex et le sentiment que les choses se prolongeaient à l’infini, sans jamais aboutir, qu’il n’y avait rien au bout, ni ténèbres ni lumière, que cela ne pouvait que revenir sur soi-même. »
Même dans leur austérité, ces lieux institutionnels et artificiels refusent la neutralité : ils sont chargés de la mémoire du passage. La résonance émotionnelle d’Institution s’est intensifiée lorsque Pratt a pris conscience de son inspiration. Alors qu’il esquisse, « sans savoir ce que je faisais », se souvient-il plus tard, il est préoccupé par le mot « institution ». Ce n’est qu’après avoir achevé l’œuvre qu’il reconnaît l’endroit : un souvenir de l’hôpital général Grace, dans le centre-ville de St. John’s, vu depuis un lit d’hôpital – d’abord en tant qu’adolescent se remettant d’une appendicectomie, puis à nouveau des décennies plus tard, lors de la dernière maladie de son père. « Ces choses ne sont liées que par la coïncidence et le pouvoir de l’association », songe-t-il. La peinture est devenue un lieu de convergence, où des expériences passées refont surface de manière inattendue.
Pour Pratt, la forme n’est jamais qu’une simple question de style : c’est un moyen de révéler le sens. « Quand on parvient à une image de manière intuitive, écrit-il en 1985, on ne sait pas nécessairement exactement ce qu’elle signifie. Elle émerge de notre subconscient comme un rêve… et peut ne jamais se dévoiler pleinement. »
Galerie

Christopher Pratt, Gros Morne [At Portland Creek] (Gros Morne [À Portland Creek]), 1960

Christopher Pratt, Boat in Sand (Bateau dans le sable), 1961

Christopher Pratt, Woman at a Dresser (Femme à sa coiffeuse), 1964

Christopher Pratt, The Lynx (Le lynx), 1965

Christopher Pratt, House in August (Maison en août), 1969

Christopher Pratt, Institution, 1973

Christopher Pratt, Spring at My Place (Le printemps chez moi), 1985

Christopher Pratt, Christmas Eve at 12 O’Clock (La veille de Noël, à minuit), 1995

Christopher Pratt, Deer Lake: Junction Brook Memorial (Deer Lake : En souvenir de Junction Brook), 1999

Christopher Pratt, Driving to Venus: On the Burgeo Road (En voiture jusqu’à Vénus : Sur la route de Burgeo), 2000

Christopher Pratt, After the Cold War: Argentia Approach (Après la guerre froide : L’approche d’Argentia), 2008

Christopher Pratt, série Season (Saison), 2009