Deer Lake : En souvenir de Junction Brook, 1999

Christopher Pratt, Deer Lake: Junction Brook Memorial (Deer Lake : En souvenir de Junction Brook), 1999, huile sur toile, 114,5 x 305 cm, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa.
Deer Lake : En souvenir de Junction Brook dégage une impression monumentale avec ses rangées de fenêtres lumineuses encastrées dans une centrale électrique aux allures de forteresse, se découpant sur le ciel nocturne. La clarté formelle de la composition – sa perspective frontale, le rythme des fenêtres et la profondeur de champ – captive le public. Chaque fenêtre rayonne d’une chaleur qui contraste avec la nuit. Les turbines à l’intérieur sont à peine visibles, et les lignes électriques se fondent dans l’obscurité.

Christopher Pratt dans son atelier avec Deer Lake: Junction Brook Memorial (Deer Lake : En souvenir de Junction Brook), date inconnue, photographie non attribuée.
Dans Deer Lake, Pratt trouve un équilibre entre célébration et élégie, entre triomphe technique et deuil environnemental. La peinture se dresse comme un puissant témoignage de l’histoire de Terre-Neuve-et-Labrador, une invitation ouverte à regarder, à se souvenir et à réfléchir à ce que nous gagnons – et perdons – lorsque nous exploitons la nature. Autrefois un cours d’eau animé par les saumons, Junction Brook a été endigué dans les années 1920 pour alimenter la centrale de Deer Lake. À la fin des années 1990, il s’était réduit à « un misérable filet d’eau », se souvient Pratt. Son tableau témoigne de ce cours d’eau disparu. Alors qu’il travaille sur cette œuvre, l’artiste écrit : « Je pourrais l’intituler “Junction Brook Memorial” si je décidais d’être politique. Et en fait, cela dit tout. »
À l’instar de bien des œuvres tardives de Pratt, cette peinture est née de ses trajets en voiture à travers l’île. Pratt et son épouse de l’époque, Jeanette, passaient souvent devant la centrale électrique, sur le chemin de la Fine Arts School du Sir Wilfred Grenfell College (aujourd’hui Grenfell Campus) de l’Université Memorial à Corner Brook.
Cette œuvre devient un jalon dans sa carrière, admirée pour son échelle monumentale, ses contrastes lumineux et l’équilibre entre l’environnement vécu et l’architecture qui le façonne. En décrivant cette peinture, Pratt a écrit (faisant écho à la phrase qu’on lui avait enseignée à Glasgow) : « L’art n’est pas la réalité, mais souvent la réalité est de l’art. » Pour lui, l’interprétation de son expérience du barrage suscitait un sentiment complexe qu’il « avait du mal à décrire ».
Pourtant, même s’il lui a donné un nom et un emplacement précis, Pratt affirme : « Mes lieux n’existent pas. Ce qui existait, c’était cette étrange sensation que j’éprouve toujours en voyant l’eau jaillir d’un bâtiment avec cette force et ce volume. » Le tableau « est né de cet émerveillement que nous partageons face à l’immense puissance qui se cache derrière les barrages et le confinement dans les conduites de décharge ainsi qu’à la fureur de sa libération, comme un cheval sauvage brisant les barrières ». La balustrade du pont au premier plan retient ce que Pratt appelle le « chaos implicite », tandis qu’au-delà, le débit furieux du barrage évoque à la fois la puissance de la nature et sa soumission.

Christopher Pratt, Benoit’s Cove: Sheds in Winter (Benoit’s Cove : Remises en hiver), 1998, huile sur panneau, 68,5 x 152,5 cm, The Rooms, St. John’s.
À cette époque, l’approche artistique de Pratt s’oriente de plus en plus vers une atmosphère nocturne, mise en valeur par différentes sources de lumière : la lumière vive et phosphorescente de Benoit’s Cove: Sheds in Winter (Benoit’s Cove : Remises en hiver), 1998, les phares de voiture dans ses images routières ou la lumière vive d’une étoile au-dessus de la tête. Pratt est attiré vers ces sujets en raison de la poésie de l’image, des motifs et de l’aspect de la lumière et de l’ombre ainsi que la façon dont ils jouent sur les structures. Le bourdonnement de la lumière et les différentes nuances constituent pour lui une « poésie mystérieuse ».
Plus tard dans sa vie, Pratt envisage de réaliser une version de cette peinture au coucher du soleil. Une toile tendue, avec un dessin préparatoire partiel, reste inachevée dans son atelier alors qu’il se tourne vers des œuvres plus petites. Il attribue son incapacité à la terminer aux difficultés logistiques qui ont suivi son divorce d’avec Jeanette Meehan, qui a également travaillé comme assistante pour lui. Cependant, il pourrait y avoir d’autres raisons pour lesquelles elle est restée inachevée. Il était peut-être conscient de ce qu’il appelait « l’économie du temps » : mieux valait travailler sur des projets plus modestes pour générer des revenus plutôt que sur une œuvre plus ambitieuse qui aurait pris davantage de temps. Peut-être qu’à plus de quatre-vingts ans, cette toile inachevée lui semble être une déclaration finale : une reconnaissance silencieuse que sa longue carrière, faite d’efforts et de création, touche à sa fin. Peut-être que la laisser en suspens, en laissant entrevoir ce qui aurait pu se passer, était plus satisfaisant.
Galerie

Christopher Pratt, Gros Morne [At Portland Creek] (Gros Morne [À Portland Creek]), 1960

Christopher Pratt, Boat in Sand (Bateau dans le sable), 1961

Christopher Pratt, Woman at a Dresser (Femme à sa coiffeuse), 1964

Christopher Pratt, The Lynx (Le lynx), 1965

Christopher Pratt, House in August (Maison en août), 1969

Christopher Pratt, Institution, 1973

Christopher Pratt, Spring at My Place (Le printemps chez moi), 1985

Christopher Pratt, Christmas Eve at 12 O’Clock (La veille de Noël, à minuit), 1995

Christopher Pratt, Deer Lake: Junction Brook Memorial (Deer Lake : En souvenir de Junction Brook), 1999

Christopher Pratt, Driving to Venus: On the Burgeo Road (En voiture jusqu’à Vénus : Sur la route de Burgeo), 2000

Christopher Pratt, After the Cold War: Argentia Approach (Après la guerre froide : L’approche d’Argentia), 2008

Christopher Pratt, série Season (Saison), 2009