Phyllis Tate, Untitled (Stranger) [Sans titre (Stranger)], fin des années 1950-milieu des années 1960

Phyllis Tate, Untitled (Stranger) [Sans titre (Stranger)], fin des années 1950–milieu des années 1960, tempera sur papier, collection de Shelley Chester.

Le fait de savoir que Tate, membre de la Première Nation Ditidaht, a probablement créé cette œuvre entre la fin des années 1950 et le milieu des années 1960, alors qu’elle n’était plus une jeune enfant, change ce que nous pouvons nous permettre d’y voir. Née en 1944, elle aurait donc pu se trouver entre le début de l’adolescence et le début de la vingtaine, une fourchette d’âge considérablement plus large que la seule « mi-adolescence », qui laisse ouverte la possibilité qu’elle ait peint cette œuvre alors qu’elle fréquentait encore un pensionnat autochtone ou alors que, devenue jeune femme, elle l’avait déjà quitté.


L’ambition de la composition se lit différemment à quatorze ou quinze ans qu’à sept ou huit ans. L’image dédoublée — le bateau et son reflet presque parfaitement symétrique, qui occupent la moitié inférieure de la feuille — n’est pas un heureux hasard produit par une peinture très diluée, mais un procédé structurel délibéré qui exige de l’artiste qu’elle garde simultanément à l’esprit deux versions de la même forme et en maintienne les proportions. Le reflet témoigne du travail d’une personne qui observe et comprend son environnement : le comportement de l’eau, la façon dont une coque se fragmente et s’estompe dans son propre reflet, la manière dont la couleur passe de l’opaque au translucide à cette frontière. Il s’agit d’un effet observé et maîtrisé, pas d’une improvisation. De même, la profondeur de champ construite par couches — montagne, rivage, bateaux amarrés, embarcation au premier plan, eau — au moyen d’au moins quatre zones chromatiques distinctes qui reculent les unes derrière les autres révèle une véritable compréhension de l’espace pictural, plutôt que l’approche aplatie et cumulative d’un enfant face à une feuille.


La répétition du mot « Stranger » à quatre reprises sur la coque et la cabine paraît elle aussi plus délibérée. Un jeune enfant qui répète un mot pourrait s’exercer à écrire ou simplement prendre plaisir à poser le geste. Lorsqu’une adolescente ou une jeune femme fait la même chose dans trois styles d’écriture différents (une écriture cursive soignée au crayon, une version en lettres d’imprimerie mise entre guillemets et une écriture cursive plus libre, à la manière d’une signature), on a davantage l’impression qu’elle revient consciemment sur un mot, le tourne et le retourne, joue peut-être même avec les différentes façons de l’écrire plutôt qu’avec son seul sens. Les guillemets méritent particulièrement qu’on s’y attarde : ils constituent un geste lettré, légèrement réflexif, le signe d’une personne assez âgée pour citer un nom plutôt que de se contenter de l’inscrire. Cela ne permet pas de déterminer si « Stranger » est simplement le nom du bateau ou s’il porte un second sens, mais rend la lecture symbolique plus plausible, puisqu’une personne qui a passé son adolescence dans le système des pensionnats autochtones, qu’elle y soit encore ou qu’elle vienne tout juste d’en sortir, est précisément en position de prendre conscience d’être désignée ou traitée comme une étrangère sur son propre territoire.


Rien de cela n’oblige à abandonner l’idée qu’on se faisait d’abord de la peinture. La vivacité, le plaisir évident à utiliser les couleurs et à dessiner les personnages, l’ancrage dans un littoral familier et dans la vie communautaire sont toujours présents, et paraissent même plus frappants maintenant : il ne s’agit pas d’une gaieté naïve, mais du choix plus conscient d’une adolescente ou d’une jeune femme qui, au moment de peindre cette scène, avait déjà passé des années dans le système des pensionnats autochtones, de représenter son monde comme un lieu rempli de mouvement, de bateaux baptisés et de visages familiers.


Les années 1944 et 1975 prennent ici un poids particulier. Tate a confié sa fille, Shelley Chester, en adoption, et elles n’ont jamais eu l’occasion de parler des années que Phyllis avait passées au pensionnat, ni du cours d’art de Robert Aller. Chester a décrit comme bouleversante l’expérience de voir les peintures de sa mère des décennies plus tard : une manière de toucher quelque chose que Phyllis avait touché et d’entrevoir une partie de son esprit, en l’absence de toute conversation qui aurait pu lui fournir des explications directes. Lue à la lumière de cette absence, l’action attentive et répétée de nommer un bateau « Stranger » en utilisant trois écritures différentes, par une jeune femme ditidaht qui se situait entre le début de l’adolescence et le début de la vingtaine, devient l’un des seuls éléments sur lesquels sa fille peut s’appuyer.

Collection de dessins d’enfants

Phyllis Tate, Untitled (Stranger) [Sans titre (Stranger)], fin des années 1950-milieu des années 1960 - Art Canada