Jim Wastasecoot, Untitled (Family Portrait) [Sans titre (Portrait de famille)], 1960

Jim Wastasecoot, Untitled (Family Portrait) [Sans titre (Portrait de famille)], 1960, collection privée.

Imaginez avoir six, huit ou dix ans et arriver au pensionnat autochtone MacKay, à Dauphin, au Manitoba. Imaginez être arraché des bras de votre mère, placé dans un train ou dans un camion et emmené loin de tout ce que vous connaissez : les sons de votre langue, l’odeur de votre maison, le visage de votre père. Sans aucune explication qui ait du sens. Sans aucun réconfort qui vous soit offert. Seulement la terrible certitude que vous êtes seul et que les êtres qui vous aiment le plus se trouvent quelque part où vous ne pouvez pas retourner.


Voilà ce qu’a vécu Jim Wastasecoot. Enfant ininew (cri) de la Première Nation de Peguis, il arrive là vers l’âge de neuf ans. Loin de chez lui, dans un établissement conçu pour le priver de tout ce qui fait de lui ce qu’il est, il pose un geste discrètement radical : il peint sa famille.


Quatre figures, réunies sur une seule feuille de papier. Sa mère. Son père. Son frère. Lui-même. C’est le manque rendu visible, moins un souvenir qu’un refus d’oublier. Les survivants qui ont fréquenté les pensionnats autochtones y reviennent sans cesse : le déchirement de la séparation, la terreur de lieux inconnus, la solitude des nuits où plus rien n’est familier.


Le propre récit de Jim sur son arrivée à Mackay donne à ces expériences une précision bouleversante :


Je suis arrivé au pensionnat en train avec mon frère, Ken. Nous avons été retenus à The Pas pendant quelques jours, le temps que ma jambe, qui s’était infectée à Churchill, guérisse. Nous étions hébergés dans une maison de la réserve de Big Eddy, et je me souviens des chevaux qui couraient dehors, d’une grande rivière et de beaux arbres.

Le voyage était déroutant. Je n’avais jamais été séparé de mes parents. Ils me manquaient terriblement et je pleurais beaucoup. C’était un voyage solitaire, même avec mon frère, qui faisait de son mieux pour tout m’expliquer. À cet âge, je ne parlais que le cri. À notre arrivée à Mackay, Ken est parti de son côté, et moi du mien. Et soudain, je me suis retrouvé seul devant cet étrange nouveau monde.

Une femme trapue, Mme Impey, m’a conduit au sous-sol d’un immense bâtiment, où elle m’a coupé les cheveux. Ensuite, j’ai rejoint les autres garçons dans le dortoir des plus jeunes. Un homme blanc est entré et m’a donné des vêtements pour que je me change. L’homme a crié quelque chose aux garçons qui s’étaient rassemblés. Les garçons se sont mis en rang et je les ai suivis. C’est ainsi que je suis entré dans l’étrange nouveau monde du pensionnat, régi par des règles qui ne m’étaient pas familières, des routines rigides et, par-dessus tout, l’Église.

La nuit, étendu sans dormir dans le dortoir, j’entendais parfois au loin le sifflement d’un train. Mon père travaillait pour le chemin de fer, et ce son ramenait mes pensées vers la maison. Plus que tout, j’aurais voulu pouvoir suivre ce train pour retrouver mes parents.


Cette peinture donne forme à ce manque. Elle représente ce qui lui manquait le plus et ce que le pensionnat n’a pas pu lui enlever : l’amour qu’il portait à sa famille, préservé de la seule manière possible pour un enfant qui ne dispose que de papier et de peinture. Aujourd’hui, les survivants, qui parlent ouvertement de leur expérience comme beaucoup n’ont pas pu le faire pendant des décennies, nous expliquent à quel point cette douleur était au cœur de leur vie. Pas seulement la cruauté des pensionnats, mais l’absence insoutenable de la famille. Ne pas savoir si l’on se souvenait encore de vous. Se demander si l'on se sentirait encore chez soi si l'on y retournait un jour.


Lorsque la peinture de Jim est restituée à sa famille cinquante-cinq ans plus tard, sa fille Lorilee fond en larmes. Jim lui-même n’a aucun souvenir de l’avoir créée. La peinture se souvient pour lui. Elle a gardé sa famille réunie pendant plus d’un demi-siècle, attendant d’être retrouvée. Voilà ce qu’est cette œuvre : non pas un artefact historique, mais une lettre d’amour qui a survécu.

Collection de dessins d’enfants