Mark Atleo, Sockeye Salmon (Saumon rouge), des années 1960

Mark Atleo, Sockeye Salmon (Saumon rouge), des années 1960, tempera sur papier, collection privée.

Mark Atleo (né en 1952), survivant des pensionnats autochtones issu de la Première Nation d’Ahousaht, en Colombie-Britannique, dont le nom en nuu-chah-nulth est Kiikitakashuaa, réalise son tableau Saumon rouge au début des années 1960, alors qu’il a sept ans et fréquente le pensionnat d’Alberni. Il représente un saumon d’un bleu profond, parsemé de motifs jaunes et verts vifs, dont le corps est pris dans les mailles noires d’un filet de pêche, entouré d’eaux mauves tourbillonnantes. Réalisé à la tempera, ce tableau reflète ce qu’il avait appris dans son enfance : avant d’être emmené à l’école, son grand-père lui avait enseigné à faire des nœuds et à pêcher. Réalisée dans une institution conçue pour couper les enfants autochtones de leur langue, de leur culture et de leur famille, cette représentation simple mais vivante d’un saumon pris dans un filet est à la fois un souvenir personnel et un acte profond de survie culturelle.


Le cours d’art dans lequel Atleo a réalisé cette peinture est animé par Robert Aller (1922-2008), un enseignant bénévole qui encourage les enfants à peindre ce qui leur tient à cœur plutôt que de reproduire des modèles européens. Alors que les salles de classe des pensionnats autochtones réduisent généralement au silence les voix autochtones, l’approche d’Aller permet la transmission de la vérité à travers l’art des enfants. Des survivants ont rappelé plus tard combien d’enfants avaient peint des images de leur maison, de leur famille et de leur culture — des sujets qui leur étaient interdits dans la vie quotidienne.


Dans le cas d’Atleo, le saumon rouge est porteur de multiples significations dans les traditions nuu-chah-nulth. Les saumons ne sont pas seulement une source de nourriture, mais sont considérés comme de la parenté vivante qui revient chaque année, assurant à la fois la vie physique et la continuité culturelle grâce à des relations réciproques entre les personnes, les eaux et le monde plus-qu’humain. Le saumon symbolise l’abondance, la subsistance et le renouveau. Plutôt que de simplement représenter un animal, Atleo exprime une vision du monde dans laquelle la vie humaine est indissociable des cycles du monde naturel. Ce faisant, il affirme sa souveraineté visuelle : la capacité d’un enfant à affirmer son identité et ses liens culturels, même dans des conditions oppressives. Des années plus tard, il explique que le saumon et le filet symbolisent le cycle de la vie que son grand-père lui avait transmis, reliant les enseignements ancestraux du passé à sa propre expérience d’enfant et au savoir porté vers les générations futures. En capturant ces leçons, la peinture préserve un savoir ancestral que l’école cherchait à effacer.

Mark Atleo tenant sa peinture avec son fils, Mark Atleo fils, 2015, photographe inconnu.

L’importance de ce tableau s’accentue des décennies plus tard, lorsqu’il est restitué à Atleo dans le cadre d’un projet de l’Université de Victoria dirigé par Andrea Walsh, qui réunit les survivants avec les œuvres d’art qu’Aller avait conservées. Lors d’un événement organisé par la Commission de vérité et réconciliation du Canada à Vancouver en 2013, Atleo se voit remettre solennellement son tableau, tombé dans l’oubli depuis longtemps. Il est bouleversé : il avait refoulé les souvenirs de ses jeunes années et ne se souvenait pas avoir réalisé cette œuvre. La revoir, c’est comme « tourner le télescope dans le bon sens », faisant resurgir le chagrin et les souvenirs enfouis tout en le reconnectant aux enseignements de son grand-père et à la joie de la pêche.


La restitution du tableau a été un catalyseur de guérison. Atleo a expliqué comment cette image l’avait amené à s’ouvrir émotionnellement, lui permettant de parler de ses expériences et de renouer avec d’anciens camarades de classe et sa famille. Saumon rouge illustre comment l’art des enfants, créé dans l’ombre des pensionnats autochtones, porte un savoir culturel au travers du temps. Ce qui n’était au départ que le souvenir d’un enfant parti pêcher devient un vecteur de résilience et de témoignage, ancré dans les relations entre les personnes, la terre et l’eau, revenant des décennies plus tard comme source de vérité, de guérison et de renouveau. Aujourd’hui, Atleo utilise ce tableau comme outil pédagogique, partageant son histoire avec les jeunes générations et le grand public. Ce faisant, il transforme un acte personnel d’expression enfantine en un témoignage communautaire.

Collection de dessins d’enfants

Mark Atleo, Sockeye Salmon (Saumon rouge), des années 1960 - Art Canada