La corde à sauter, v.1945

Tableau représentant une fillette faisant de la corde à sauter sous les yeux d'une foule de spectateurs

Pegi Nicol MacLeod, Jump Rope (La corde à sauter), v.1945, huile sur toile, 33 x 24 cm, collection privée.

L’œuvre La corde à sauter fait partie de la série Manhattan Cycle (Cycle de Manhattan) de MacLeod, un ensemble de plus d’une centaine de tableaux consacrés à la vie urbaine trépidante et aux scènes de rue quotidiennes de la 88e rue Est à New York. Peinte depuis l’appartement de MacLeod situé dans l’Upper East Side, cette œuvre saisit l’énergie des enfants qui jouent au milieu de l’architecture dense du Manhattan des années 1940. L’arc sinueux de la corde à sauter fait office de dispositif compositionnel, guidant le regard de la personne spectatrice à travers la scène et organisant les personnages en un ensemble collectif en mouvement, façonné par la synchronicité, le hasard et la perspective vertigineuse caractéristique de ses œuvres consacrées à la 88e rue Est. Ici, comme ailleurs dans le Cycle de Manhattan, MacLeod applique la logique visuelle qu’elle a développée dans ses peintures de défilés, de marchés et de foules de rue.


La composition est très condensée, les personnages – dont un bébé dans un landau en haut et un petit chien à gauche – occupant presque chaque centimètre du plan pictural; tous sont rendus sous des formes compactes et simplifiées qui se chevauchent et agissent de concert, mettant l’accent sur le mouvement collectif plutôt que sur les détails individuels. La corde qui serpente au centre de la toile fait office à la fois d’objet concret et d’élément visuel reliant les personnages. Les coups de pinceau curvilignes, les formes superposées et les rouges, bleus, verts et ocres saturés intensifient l’impression d’animation; la composition dense resserre les personnages les uns contre les autres, renforçant ainsi le sentiment d’intimité sociale et de proximité physique.

Tableau représentant, au premier plan, un chef d'orchestre dirigeant un orchestre composé d'instruments à cordes, avec un public qui assiste au concert à l'arrière-plan. Les musiciens ont l'air triste.

Pegi Nicol MacLeod, Fugue, v.1945, huile sur toile, 55 x 41 cm, Musée d’art contemporain de Montréal.

À l’instar de nombreuses œuvres de la série du Cycle de Manhattan, La corde à sauter fait basculer la figuration vers l’abstraction et s’inscrit dans la fascination de MacLeod pour le drame humain de la 88e rue Est. Elle décrit son approche de la figuration comme reposant non pas sur des détails anatomiques complets, mais sur des gestes visuels minimaux : la silhouette d’un corps, une mèche de cheveux. Juste assez pour être identifiable comme humain. Au fur et à mesure qu’elle développe la série, la pratique de MacLeod évolue vers une exploration soutenue de la vie urbaine. Elle cherche à transformer la vie de sa rue – son architecture compacte, ses rythmes quotidiens et ce flux incessant de passants – en un sujet moderne à la hauteur de ses expérimentations formelles. En élevant un simple jeu d’enfants au rang de composition moderniste minutieusement orchestrée, MacLeod affirme sa conviction que la vie urbaine moderne peut constituer un sujet aussi important que le paysage ou le portrait.


En 1946, MacLeod rassemble La corde à sauter et des œuvres connexes pour son exposition itinérante Manhattan Cycle (Cycle de Manhattan), qui fut d’abord présentée chez Eaton’s à Toronto avant de parcourir le Canada. Certains critiques trouvent son style difficile d’accès. Augustus Bridle, par exemple, fit remarquer que lorsque Toronto deviendrait une « mégalopole » d’une taille infime comparée à celle de Manhattan, « comme le montre le screamario de Pegi Nicol chez Eaton’s Fine Arts », ces tableaux de « l’Emily Carr de la grande ville » seraient soit d’une valeur inestimable, soit « relégués aux tas de ferraille de la civilisation ». D’autres, en revanche, ont salué la série comme « un témoignage pénétrant de la vie de quartier à New York […] [et] une étude fascinante des gens et de leur mode de vie – l’incongruité des anciennes coutumes au cœur de la modernité ». Ensemble, ces réactions soulignent à quel point le Cycle de Manhattan de MacLeod remet en question les attentes dominantes concernant le modernisme canadien.

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