Jason Sikoak, Sacrilege (Sacrilège), 2015

An Inuit man is torn between a Raven spirit and a Catholic missionary.

Jason Sikoak, Sacrilege (Sacrilège), 2015, plume et encre sur papier, 124,5 x 132,1 cm.

L’artiste inuit Jason Sikoak (né en 1973), originaire du Nunatsiavut, à Terre-Neuve-et-Labrador, confronte l’effacement culturel et la rupture spirituelle dans Sacrilège, un dessin à l’encre finement exécuté qui met en scène une confrontation entre la spiritualité inuite et l’autorité chrétienne. Au centre de la composition se tient un homme inuit, figé par la paralysie alors qu’il agrippe la corde d’un qamutik, pris entre deux forces écrasantes. D’un côté se trouve Tulugak, un esprit corbeau, incarnation de la cosmologie inuite et de l’accompagnement ancestral. De l’autre se tient un missionnaire catholique en soutane noire, drapé dans de lourds vêtements et tenant un livre de doctrine biblique, son chapelet enroulé autour du cou de l’homme comme pour le capturer ou l’étrangler. La posture figée du personnage extériorise la tension psychique et culturelle imposée par la religion coloniale.


Le drame de l’œuvre réside dans son symbolisme. Tulugak, représenté avec un plumage fluide et des volutes d’énergie, personnifie à la fois la vitalité et la présence surnaturelle de la spiritualité inuite. Ses ailes déployées et sa posture féroce suggèrent à la fois la défense et le désespoir, comme s’il luttait pour sa survie contre le pouvoir envahissant du missionnaire. Le missionnaire, en contraste, est ancré, statique et lourd, sa silhouette façonnée par des lignes rigides et une formalité angulaire. La croix, derrière la composition, rayonne d’une lourde force linéaire, traversant l’image comme un emblème de domination. Entre eux, les yeux grands ouverts de l’homme inuit traduisent la peur, la confusion et la perte de repères.

A pen and ink drawing of an Inuu man in a parka burdened by crosses.

Jason Sikoak, The Crosses We Bear (Les croix que nous portons), 2016, plume et encre sur papier, 76,2 x 121,9 cm

Le choix du médium intensifie cette confrontation. Exécuté entièrement à l’encre noire, le dessin ramène la scène à ses éléments essentiels : lumière et obscurité, mouvement et immobilité. Tulugak est fluide et dynamique, avec des éclaboussures d’encre et des lignes courbes qui suggèrent le souffle et la transformation. Le missionnaire, à l’inverse, est rigide et massif, sa présence presque suffocante. Le contraste abrupt du noir et du blanc refuse toute résolution ou fusion, accentuant plutôt l’opposition des forces présentes.


Le titre Sacrilège signale à la fois la profanation et la trahison. Pour les communautés inuites, l’arrivée des missionnaires et l’adoption forcée du christianisme ont souvent signifié la répression des traditions spirituelles, des pratiques chamaniques et des cosmologies ancestrales. Sikoak représente cette destruction comme une suppression culturelle, mais aussi comme un acte de violence contre le sacré. Le corbeau recule comme s’il était brûlé, tandis que l’état de pétrification de l’homme suggère le traumatisme intériorisé de générations contraintes d’abandonner leurs héritages spirituels.


La dimension personnelle ajoute une autre strate. Sikoak a raconté comment son nom de famille a été erronément consigné sous la graphie « Shiwak » par un administrateur colonial — un médecin ou un préfet de la Compagnie de la Baie d’Hudson (CBH) incapable de prononcer ou d’épeler le nom d’origine —, une distorsion qui a persisté pendant des générations dans les recensements officiels et les dossiers de la CBH. Ce n’est que grâce aux dossiers de service de son grand-oncle pendant la Première Guerre mondiale que Sikoak a trouvé une confirmation écrite du nom d’origine : les photographies du célèbre tireur d’élite inuit John Shiwak portent la mention « Sikoak » entre parenthèses, comme si le véritable nom avait survécu juste sous l’archive coloniale. Dans Sacrilège, ce thème du nom mal transcrit et de la méconnaissance devient une allégorie visuelle : la paralysie de l’homme témoigne d’un processus historique plus vaste dans lequel les Inuits ont été forcés de vivre entre deux mondes, leurs cosmologies bafouées et leur sentiment d’appartenance fracturé.


L’aspect le plus obsédant est la temporalité du dessin, son impression d’un instant suspendu. Sikoak ne représente ni résolution, ni victoire, ni effondrement. Il saisit plutôt l’immobilité insupportable d’un moment juste avant que quelque chose ne se casse. L’homme inuit ne peut ni avancer, ni reculer, ni se déplacer de côté; son corps est verrouillé dans un gel psychique. C’est dans ce seuil que réside l’horreur : non pas dans la présence du surnaturel, mais dans la rupture imposée de la continuité spirituelle.


Sacrilège devient un cri visuel qui démasque le traumatisme silencieux de la violence spirituelle coloniale. En confrontant à la fois l’autorité missionnaire et la présence ancestrale, Sikoak met en scène le coût de l’effacement culturel sous la forme d’une paralysie intime et incarnée. Son dessin exige que le silence soit rompu et que le traumatisme soit nommé, invitant les spectateurs à composer avec une histoire toujours vivante dans le présent.

Collection d’une nouvelle génération de témoins

Sonny Assu, Leila’s Desk (Le pupitre de Leila), 2013

Michael Barber, A Silent Sky (Un ciel silencieux), 2022

Christi Belcourt, Giniigaaniimenaaning (Looking Ahead) [Giniigaaniimenaaning (Regard vers l’avenir)], 2012

Rebecca Belmore, Apparition, 2013

Rain Cabana-Boucher, Laying Flowers (Déposer des fleurs), 2021-2024

Quill Christie-Peters, Portrait of Ste. Margaret’s Residential School and All It Could Not Contain (Portrait du pensionnat Ste. Margaret et de tout ce qu’il n’a pu contenir), 2018

Dana Claxton, Headdress – Shadae and Her Girlz (Coiffe – Shadae et ses filles), 2023

Beau Dick, The Ghost Confined to the Chair (Le fantôme confiné à la chaise), 2012

Oakley Rain Wysote Gray, Bleeding Heart Cape – M’st No’gmaq (All My Relations) [Cape Cœur saignant – M’st No’gmaq (Toutes mes relations)], 2021

7IDANsuu James Hart, Reconciliation Pole: Honouring a Time Before, During and After Canada’s Indian Residential Schools (Mât de la réconciliation : hommage à une époque avant, pendant et après les pensionnats autochtones du Canada), 2015-2017

Emma Hassencahl-Perley, White Flag (Drapeau blanc), 2015

Brent Henry, English Only! (En anglais seulement!), 2021

Shawn Hunt, Flipping the Bird (Faire un doigt d’honneur/Inverser l’oiseau), 2014

Lisa Jackson, Savage (Sauvage), 2009

Ursula Johnson, ITHA: The Livingroom (ITHA : le salon), 2021

Siassie Kenneally, All the Things That I Have Seen (Toutes les choses que j’ai vues), 2016

Jake Kimble, It’s All So Incredibly Loud (Tout est si incroyablement bruyant), 2025

Duane Linklater, i want to forget the english language, ulterior (je veux oublier la langue anglaise, ultérieur), 2020/23

Luke Marston, Bentwood Box (Boîte en bois cintré), 2009

Jim Logan, National Pastimes (Passe-temps nationaux), 1991

Kevin McKenzie, Being Indigenous (Être autochtone), 2024

Meryl McMaster, Truth to Power (Dire la vérité au pouvoir), 2017

Kent Monkman, The Scream (Le cri), 2017

Caroline Monnet, The Black Case (La mallette noire), 2014

Tim Moore, Erasure is Futile (L’effacement est inutile), 2021

Peter Morin, This is what happens when you perform the memory of the land (parts 1 and 2) [Voici ce qui se passe lorsqu’on active la mémoire de la terre (parties 1 et 2)], 2013

Saige “Nalakwsis” Mukash, 415 Braids (415 tresses), 2021

Carey Newman, Witness Blanket (La Couverture des témoins), 2013-2014

Davidee Ningeok, Sr., Residential School Nightmare (Cauchemar de pensionnat autochtone), 2015

Shelley Niro, The Shirt (Le chandail), 2003

Luke Parnell, Neon Reconciliation Explosion (Explosion de la réconciliation au néon), 2020

Dionne Paul, Her First Day of School [Son premier jour d’école (à elle)], 2013

Edward Poitras, Don’t Speak (Ne parle pas), 2015

Barry Pottle, Yale Dormitory (Residential School), North West River, Labrador [Dortoir Yale (pensionnat), North West River, Labrador], 2015

Teharihulen Michel Savard, Reciprocity (Réciprocité), 2009

Jason Sikoak, Sacrilege (Sacrilège), 2015

Greg Staats, Do’-gah – I don’t know [shrugging shoulders] [Do’-gah – je ne sais pas (haussement d’épaules)], 2020

Alan Syliboy, Grandmother 1 (Grand-mère 1), 1997

Jeff Thomas, Broken Treaties, 1613– (Traités rompus, 1613–), 2020

Jesse Tungilik, The Spirit of Intergenerational Trauma (L’esprit du traumatisme intergénérationnel), 2019

Tania Willard, Be a Good Girl (Sois une bonne fille), 2007

Jason Sikoak, Sacrilege (Sacrilège), 2015 - Art Canada