Lisa Jackson, Savage (Sauvage), 2009

Lisa Jackson, Savage (Sauvage) (image tirée du film), 2009, 6 minutes.
Dans Sauvage, la cinéaste et artiste multimédia anishinaabe Lisa Jackson (née en 1974), de la Première Nation d’Aamjiwnaang, en Ontario, condense la dislocation coloniale, la perte culturelle et la résistance autochtone en un court métrage de six minutes qui bouscule les genres. Le film s’ouvre sur des images pastorales d’une douce beauté : une jeune fille crie assise à l’arrière d’une voiture qui traverse la campagne, juxtaposée à l’image d’une femme dans une cuisine chantant une berceuse en langue crie. Ces premiers instants sont imprégnés de nostalgie et d’un sentiment de manque, pas seulement pour un moment précis dans le temps, mais pour ce qui est sur le point d’être perdu. La berceuse, les rituels discrets et l’espace domestique évoquent un monde de relations, de langue et de bienveillance — autant de choses que le système des pensionnats menaçait de rompre.
Vient ensuite la transformation : la jeune fille est conduite à l’école, ses cheveux sont lavés et coupés, et elle est vêtue d’un uniforme. Le style visuel du film change; aux paysages ouverts et au son lyrique succèdent la dureté et la rigueur disciplinaire. Dans les scènes d’écriture mécanique, de têtes baissées et de comportements contrôlés, Sauvage évoque la violence pédagogique de l’assimilation : la suppression de la langue, l’élimination de l’identité, l’éradication systématisée de l’innocence.
Jackson ne laisse pas ses personnages dans une posture de victimes passives. Dans une intervention subtile mais majeure, lorsque l’enseignante quitte la classe, les enfants, qui jusque-là obéissaient en silence, se lèvent, brisent la discipline imposée et exécutent une danse synchronisée. Au début, le mouvement est presque zombifié : irréfléchi, uniforme. Pourtant, au sein de cette performance surgissent des moments d’individualité, des solos et de l’improvisation, montrant que même sous un régime oppressif, l’identité, la créativité et la résistance survivent. La succession de la douce berceuse et de cette explosion de rythme et d’improvisation met en scène une tension entre ce qui est perdu et ce qui perdure.
Le genre cinématographique aussi est plié et remodelé. Dans Sauvage, Jackson entrelace des éléments de comédie musicale, d’horreur, de drame historique et d’imagerie lyrique. L’étiquette de « comédie musicale de pensionnat » traduit cette forme hybride : mi-allégorie historique, mi-critique performative. La musicalité plonge le public dans la puissance du chant, de la danse et de la voix comme outils de survie, tandis que les éléments d’horreur, comme l’uniformité relevant des zombies, signalent de manière viscérale la déshumanisation inhérente aux pensionnats autochtones.
Sauvage opère par l’ambiguïté et la retenue plutôt que par la représentation graphique. Au lieu d’illustrer une violence évidente ou une cruauté explicite, pourtant indéniablement présentes dans les pensionnats, Jackson se concentre sur un registre émotionnel et symbolique : la perte de soi, la réduction au silence, la transformation. Elle laisse la berceuse s’attarder de sorte que la transition parait soudaine et déchirante, mais elle accorde aussi un espace à la résistance afin ce montrer que même dans le silence forcé, les voix trouvent une issue. En moins de six minutes, elle traverse la mémoire historique, le deuil familial, la transformation corporelle et la réappropriation subversive de l’identité au sein même du système scolaire qui cherchait à l’effacer.
Sauvage rappelle au public que les pratiques coloniales historiques, loin d’être confinées au passé, se répercutent dans le présent. La résonance contemporaine de la scolarisation forcée, de la perte de la langue et du traumatisme intergénérationnel persiste. Le film montre que le souvenir ne suffit pas. Résister à la déshumanisation et se réapproprier la langue, le mouvement et le chant sont des actes nécessaires de survie et d’identité.
Collection d’une nouvelle génération de témoins

Sonny Assu, Leila’s Desk (Le pupitre de Leila), 2013

Michael Barber, A Silent Sky (Un ciel silencieux), 2022

Christi Belcourt, Giniigaaniimenaaning (Looking Ahead) [Giniigaaniimenaaning (Regard vers l’avenir)], 2012

Rebecca Belmore, Apparition, 2013

Rain Cabana-Boucher, Laying Flowers (Déposer des fleurs), 2021-2024

Quill Christie-Peters, Portrait of Ste. Margaret’s Residential School and All It Could Not Contain (Portrait du pensionnat Ste. Margaret et de tout ce qu’il n’a pu contenir), 2018

Dana Claxton, Headdress – Shadae and Her Girlz (Coiffe – Shadae et ses filles), 2023

Beau Dick, The Ghost Confined to the Chair (Le fantôme confiné à la chaise), 2012

Oakley Rain Wysote Gray, Bleeding Heart Cape – M’st No’gmaq (All My Relations) [Cape Cœur saignant – M’st No’gmaq (Toutes mes relations)], 2021

7IDANsuu James Hart, Reconciliation Pole: Honouring a Time Before, During and After Canada’s Indian Residential Schools (Mât de la réconciliation : hommage à une époque avant, pendant et après les pensionnats autochtones du Canada), 2015-2017

Emma Hassencahl-Perley, White Flag (Drapeau blanc), 2015

Brent Henry, English Only! (En anglais seulement!), 2021

Shawn Hunt, Flipping the Bird (Faire un doigt d’honneur/Inverser l’oiseau), 2014

Lisa Jackson, Savage (Sauvage), 2009

Ursula Johnson, ITHA: The Livingroom (ITHA : le salon), 2021

Siassie Kenneally, All the Things That I Have Seen (Toutes les choses que j’ai vues), 2016

Jake Kimble, It’s All So Incredibly Loud (Tout est si incroyablement bruyant), 2025

Duane Linklater, i want to forget the english language, ulterior (je veux oublier la langue anglaise, ultérieur), 2020/23

Luke Marston, Bentwood Box (Boîte en bois cintré), 2009

Jim Logan, National Pastimes (Passe-temps nationaux), 1991

Kevin McKenzie, Being Indigenous (Être autochtone), 2024

Meryl McMaster, Truth to Power (Dire la vérité au pouvoir), 2017

Kent Monkman, The Scream (Le cri), 2017

Caroline Monnet, The Black Case (La mallette noire), 2014

Tim Moore, Erasure is Futile (L’effacement est inutile), 2021

Peter Morin, This is what happens when you perform the memory of the land (parts 1 and 2) [Voici ce qui se passe lorsqu’on active la mémoire de la terre (parties 1 et 2)], 2013

Saige “Nalakwsis” Mukash, 415 Braids (415 tresses), 2021


Carey Newman, Witness Blanket (La Couverture des témoins), 2013-2014

Davidee Ningeok, Sr., Residential School Nightmare (Cauchemar de pensionnat autochtone), 2015

Shelley Niro, The Shirt (Le chandail), 2003

Luke Parnell, Neon Reconciliation Explosion (Explosion de la réconciliation au néon), 2020

Dionne Paul, Her First Day of School [Son premier jour d’école (à elle)], 2013

Edward Poitras, Don’t Speak (Ne parle pas), 2015

Barry Pottle, Yale Dormitory (Residential School), North West River, Labrador [Dortoir Yale (pensionnat), North West River, Labrador], 2015

Teharihulen Michel Savard, Reciprocity (Réciprocité), 2009

Jason Sikoak, Sacrilege (Sacrilège), 2015

Greg Staats, Do’-gah – I don’t know [shrugging shoulders] [Do’-gah – je ne sais pas (haussement d’épaules)], 2020

Alan Syliboy, Grandmother 1 (Grand-mère 1), 1997

Jeff Thomas, Broken Treaties, 1613– (Traités rompus, 1613–), 2020

Jesse Tungilik, The Spirit of Intergenerational Trauma (L’esprit du traumatisme intergénérationnel), 2019

Tania Willard, Be a Good Girl (Sois une bonne fille), 2007

