Shelley Niro, The Shirt (Le chandail), 2003

In a sequence of fixed, frontal photographic images, an Indigenous woman returns the camera’s gaze as the words on her shirt change, each iteration naming another facet of dispossession.

Shelley Niro, The Shirt (Le chandail), 2003, neuf transparents Duratrans dans des caissons lumineux, chacun 12 x 110 x 138 cm, Musée des beaux-arts de l’Ontario, Toronto.

Le chandail, de l’artiste visuelle mohawk Shelley Niro (née en 1954), condense cinq siècles de violence coloniale en un dispositif d’une simplicité trompeuse : un t-shirt touristique, emblème banal du lieu, devient un texte en mouvement qui refuse de laisser le spectateur détourner le regard. Dans une séquence d’images fixes et frontales, une femme autochtone soutient le regard de la caméra tandis que les mots inscrits sur sa chemise changent, chaque itération nommant une autre facette de la dépossession. L’immobilité de son corps, les changements minimes du cadrage et l’altération progressive du texte forment une rhétorique cumulative. La répétition agit comme un battement de tambour et un dossier d’accusation, transformant la surface d’une marchandise en registre des torts. En choisissant le t-shirt — bon marché, omniprésent, pris dans une logique d’extraction —, Niro situe l’histoire coloniale non pas dans des archives lointaines, mais dans la culture de consommation quotidienne, impliquant le tourisme, le spectacle et le confort même du spectateur.

A photograph of an indigenous woman, wearing a bandana american flag, standing with hands on her hip. she's wearing sunglasses, a white t-shirt with black text: "My ancestors were annihilated exterminated murdered and massacred". Green grassy field in the background.

Shelley Niro, The Shirt (Le chandail) (détail), 2003, neuf transparents Duratrans dans des caissons lumineux, chacun 12 x 110 x 138 cm, Musée des beaux-arts de l’Ontario, Toronto.

La méthode de Niro est résolument anti-spectaculaire. Plutôt que de reconstituer des scènes de conquête, elle ramène le cinéma à l’essentiel : un visage, un fond et une légende, afin que le langage porte la force du témoignage. La séquence se déploie dans la grille de gauche à droite et de haut en bas, guidant le spectateur dans une progression cumulative. La fixité implacable de l’appareil photo répond au regard frontal de la protagoniste, abolissant la distance entre témoin et lecteur. À mesure que la séquence avance, les slogans du t-shirt s’accumulent comme des chefs d’accusation, jusqu’à ce que, dans un basculement décisif, le vêtement soit retiré de son corps avant la dernière image. Ce retrait, comme l’ont noté les critiques, convertit la métaphore en action : le « retrait » historique devient la dépossession au présent, ressentie de manière viscérale dans la vulnérabilité d’un torse dénudé et dans la complicité du public qui regarde.


Le contexte est important. Niro a décrit l’œuvre comme issue d’une vue aérienne de terres divisées par des clôtures et des parcelles — logique cartographique de l’extraction rendue lisible d’en haut. Filmée dans deux lieux, la banlieue d’Irvine et les terres d’origine haudenosaunee du corridor de la rivière Grand et du Niagara, l’œuvre lie deux géographies de la modernité coloniale de peuplement : le cul-de-sac et le sublime marchandisé. Ces choix de lieux rompent avec le romantisme de la photographie de paysage; plutôt que des vues à admirer, ce sont des territoires où la propriété a supplanté des relations à la terre fondées sur la responsabilité et le soin.


Sur le plan formel, l’œuvre se situe à la charnière de l’image en mouvement et de la série photographique (une suite connexe d’images fixes circule en exposition), soulignant comment les artistes autochtones réoutillent ces deux médias pour porter la souveraineté et la mémoire. Le choix d’utiliser Hulleah Tsinhnahjinnie (née en 1954) — elle-même photographe et cinéaste taskigi (Muscogee/Creek), diné (Navajo) et séminole — comme modèle enrichit le dialogue entre artistes, tandis que la trame sonore d’ElizaBeth Hill enracine l’univers sonore dans les Six Nations. Ces collaborations donnent corps aux réseaux de parenté mêmes que le droit colonial cherchait à rompre.


Pour un projet sur les pensionnats et les externats autochtones, Le chandail apporte un argument structurel crucial : les écoles n’étaient pas des aberrations, mais des instruments au sein d’un système plus vaste de dépossession. En convertissant un souvenir touristique en surface porteuse de preuves puis en la retirant, Niro visualise la manière dont les politiques, la représentation et la consommation quotidienne ont travaillé de concert pour produire la perte, et comment le témoignage peut inverser cette économie en rendant l’acte de regarder lui-même redevable. Dans sa rigueur tranquille et son geste final dévastateur, Le chandail propose une éthique du regard essentielle à la transmission de la vérité et à la souveraineté visuelle autochtone.

Collection d’une nouvelle génération de témoins

Sonny Assu, Leila’s Desk (Le pupitre de Leila), 2013

Michael Barber, A Silent Sky (Un ciel silencieux), 2022

Christi Belcourt, Giniigaaniimenaaning (Looking Ahead) [Giniigaaniimenaaning (Regard vers l’avenir)], 2012

Rebecca Belmore, Apparition, 2013

Rain Cabana-Boucher, Laying Flowers (Déposer des fleurs), 2021-2024

Quill Christie-Peters, Portrait of Ste. Margaret’s Residential School and All It Could Not Contain (Portrait du pensionnat Ste. Margaret et de tout ce qu’il n’a pu contenir), 2018

Dana Claxton, Headdress – Shadae and Her Girlz (Coiffe – Shadae et ses filles), 2023

Beau Dick, The Ghost Confined to the Chair (Le fantôme confiné à la chaise), 2012

Oakley Rain Wysote Gray, Bleeding Heart Cape – M’st No’gmaq (All My Relations) [Cape Cœur saignant – M’st No’gmaq (Toutes mes relations)], 2021

7IDANsuu James Hart, Reconciliation Pole: Honouring a Time Before, During and After Canada’s Indian Residential Schools (Mât de la réconciliation : hommage à une époque avant, pendant et après les pensionnats autochtones du Canada), 2015-2017

Emma Hassencahl-Perley, White Flag (Drapeau blanc), 2015

Brent Henry, English Only! (En anglais seulement!), 2021

Shawn Hunt, Flipping the Bird (Faire un doigt d’honneur/Inverser l’oiseau), 2014

Lisa Jackson, Savage (Sauvage), 2009

Ursula Johnson, ITHA: The Livingroom (ITHA : le salon), 2021

Siassie Kenneally, All the Things That I Have Seen (Toutes les choses que j’ai vues), 2016

Jake Kimble, It’s All So Incredibly Loud (Tout est si incroyablement bruyant), 2025

Duane Linklater, i want to forget the english language, ulterior (je veux oublier la langue anglaise, ultérieur), 2020/23

Luke Marston, Bentwood Box (Boîte en bois cintré), 2009

Jim Logan, National Pastimes (Passe-temps nationaux), 1991

Kevin McKenzie, Being Indigenous (Être autochtone), 2024

Meryl McMaster, Truth to Power (Dire la vérité au pouvoir), 2017

Kent Monkman, The Scream (Le cri), 2017

Caroline Monnet, The Black Case (La mallette noire), 2014

Tim Moore, Erasure is Futile (L’effacement est inutile), 2021

Peter Morin, This is what happens when you perform the memory of the land (parts 1 and 2) [Voici ce qui se passe lorsqu’on active la mémoire de la terre (parties 1 et 2)], 2013

Saige “Nalakwsis” Mukash, 415 Braids (415 tresses), 2021

Carey Newman, Witness Blanket (La Couverture des témoins), 2013-2014

Davidee Ningeok, Sr., Residential School Nightmare (Cauchemar de pensionnat autochtone), 2015

Shelley Niro, The Shirt (Le chandail), 2003

Luke Parnell, Neon Reconciliation Explosion (Explosion de la réconciliation au néon), 2020

Dionne Paul, Her First Day of School [Son premier jour d’école (à elle)], 2013

Edward Poitras, Don’t Speak (Ne parle pas), 2015

Barry Pottle, Yale Dormitory (Residential School), North West River, Labrador [Dortoir Yale (pensionnat), North West River, Labrador], 2015

Teharihulen Michel Savard, Reciprocity (Réciprocité), 2009

Jason Sikoak, Sacrilege (Sacrilège), 2015

Greg Staats, Do’-gah – I don’t know [shrugging shoulders] [Do’-gah – je ne sais pas (haussement d’épaules)], 2020

Alan Syliboy, Grandmother 1 (Grand-mère 1), 1997

Jeff Thomas, Broken Treaties, 1613– (Traités rompus, 1613–), 2020

Jesse Tungilik, The Spirit of Intergenerational Trauma (L’esprit du traumatisme intergénérationnel), 2019

Tania Willard, Be a Good Girl (Sois une bonne fille), 2007

Shelley Niro, The Shirt (Le chandail), 2003 - Art Canada