Rebecca Belmore, Apparition, 2013

Rebecca Belmore, Apparition, 2013, installation vidéo sur mur peint, 2 minutes, 50 secondes, Morris and Helen Belkin Art Gallery, Université de la Colombie-Britannique, Vancouver.
Dans sa performance vidéo d’une trompeuse simplicité intitulée Apparition, l’artiste interdisciplinaire anishinaabe Rebecca Belmore (née en 1960) est agenouillée, la bouche couverte de ruban adhésif gris. Elle le retire, puis demeure silencieuse. L’œuvre propose une critique profonde des manières dont les langues et les voix autochtones ont été supprimées par la force, en particulier par les systèmes de pensionnats et d’externats autochtones. Le silence de l’œuvre n’est pas une absence; il signale plutôt ce qui a été perdu, ce qui est en péril et ce qui persiste au-delà du mutisme imposé. Ainsi, l’œuvre se déploie comme une réflexion discrète mais puissante sur la perte de la langue, l’effacement colonial et les vestiges incarnés du silence.
La façon dont Belmore rend compte du silence est d’une grande richesse. Le ruban adhésif, symbole du silence imposé, évoque les politiques institutionnelles qui punissaient les élèves lorsqu’ils parlaient leur langue maternelle. Le fait de le retirer ne ramène pas automatiquement la voix ni le sentiment d’appartenance, car l’artiste demeure silencieuse, rendant visible l’ombre portée de ce mutisme forcé. Ce silence reflète des histoires individuelles et communautaires : le sentiment intime d’arrachement, la perte de la parole ancestrale et le traumatisme culturel collectif. Pourtant, il devient aussi un lieu de résistance. En demeurant présente dans le silence, Belmore perturbe les attentes normatives de ce à quoi le témoignage ou la réconciliation devraient ressembler : une confession audible ou une déclaration formelle.

Rebecca Belmore, The Named and the Unnamed (Les nommées et les sans noms), 2005, installation vidéo, 38 minutes, 25 secondes, Morris and Helen Belkin Art Gallery, Université de la Colombie-Britannique, Vancouver.
Visuellement, Apparition se caractérise par la retenue. La mise en scène minimale, avec une toile de fond peinte et le corps de l’artiste placé au centre, met en relief le rapport entre présence et absence, entre voix et silence. La vidéo, d’une durée de quatre minutes, semble s’étirer dans son propre silence, créant un espace de réflexion et d’inconfort. Le public est forcé de rester avec Belmore dans son deuil non vocalisé. Dans ce temps partagé, l’empathie ou la reconnaissance deviennent possibles, mais sans garantie. Une chose est sûre : Apparition exige plus qu’une lamentation personnelle. L’œuvre dénonce des torts structurels : l’éradication délibérée par les pensionnats autochtones de la langue, de la culture et de l’identité. Le choix de Belmore de ne pas retrouver la parole, même après avoir retiré le ruban, souligne que les excuses ou la réconciliation ne peuvent simplement réactiver ce qui a été perdu. Des soutiens structurels, tels que la revitalisation linguistique, l’affirmation culturelle et le changement éducatif, sont nécessaires.
Apparition s’inscrit dans la lignée de nombreuses performances de Belmore, notamment son œuvre pionnière The Named and the Unnamed (Les nommées et les sans noms), 2005. Belmore ne dramatise pas la violence, mais s’attarde à ses répercussions, à la mémoire et à la perte relationnelle. Cette suspension dépasse le deuil. C’est une insistance sur ce que les écoles étaient conçues pour détruire : les conditions du mino-bimaadiziwin, la conception anishinaabe du bien-vivre, en juste relation avec la terre, la langue, la communauté et les générations futures.
Le spectateur ressort d’Apparition ébranlé, car Belmore refuse d’offrir un dénouement trompeur. L’œuvre maintient ouvertes les questions de ce que signifie le fait de parler, d’être entendu et de se réapproprier ce qui a été étouffé de force. Pour les survivants et les communautés autochtones, Apparition devient plus qu’une œuvre d’art : elle devient un acte de reconnaissance, de deuil et d’insistance sur l’importance de la langue, de la voix et de la présence.
Collection d’une nouvelle génération de témoins

Sonny Assu, Leila’s Desk (Le pupitre de Leila), 2013

Michael Barber, A Silent Sky (Un ciel silencieux), 2022

Christi Belcourt, Giniigaaniimenaaning (Looking Ahead) [Giniigaaniimenaaning (Regard vers l’avenir)], 2012

Rebecca Belmore, Apparition, 2013

Rain Cabana-Boucher, Laying Flowers (Déposer des fleurs), 2021-2024

Quill Christie-Peters, Portrait of Ste. Margaret’s Residential School and All It Could Not Contain (Portrait du pensionnat Ste. Margaret et de tout ce qu’il n’a pu contenir), 2018

Dana Claxton, Headdress – Shadae and Her Girlz (Coiffe – Shadae et ses filles), 2023

Beau Dick, The Ghost Confined to the Chair (Le fantôme confiné à la chaise), 2012

Oakley Rain Wysote Gray, Bleeding Heart Cape – M’st No’gmaq (All My Relations) [Cape Cœur saignant – M’st No’gmaq (Toutes mes relations)], 2021

7IDANsuu James Hart, Reconciliation Pole: Honouring a Time Before, During and After Canada’s Indian Residential Schools (Mât de la réconciliation : hommage à une époque avant, pendant et après les pensionnats autochtones du Canada), 2015-2017

Emma Hassencahl-Perley, White Flag (Drapeau blanc), 2015

Brent Henry, English Only! (En anglais seulement!), 2021

Shawn Hunt, Flipping the Bird (Faire un doigt d’honneur/Inverser l’oiseau), 2014

Lisa Jackson, Savage (Sauvage), 2009

Ursula Johnson, ITHA: The Livingroom (ITHA : le salon), 2021

Siassie Kenneally, All the Things That I Have Seen (Toutes les choses que j’ai vues), 2016

Jake Kimble, It’s All So Incredibly Loud (Tout est si incroyablement bruyant), 2025

Duane Linklater, i want to forget the english language, ulterior (je veux oublier la langue anglaise, ultérieur), 2020/23

Luke Marston, Bentwood Box (Boîte en bois cintré), 2009

Jim Logan, National Pastimes (Passe-temps nationaux), 1991

Kevin McKenzie, Being Indigenous (Être autochtone), 2024

Meryl McMaster, Truth to Power (Dire la vérité au pouvoir), 2017

Kent Monkman, The Scream (Le cri), 2017

Caroline Monnet, The Black Case (La mallette noire), 2014

Tim Moore, Erasure is Futile (L’effacement est inutile), 2021

Peter Morin, This is what happens when you perform the memory of the land (parts 1 and 2) [Voici ce qui se passe lorsqu’on active la mémoire de la terre (parties 1 et 2)], 2013

Saige “Nalakwsis” Mukash, 415 Braids (415 tresses), 2021


Carey Newman, Witness Blanket (La Couverture des témoins), 2013-2014

Davidee Ningeok, Sr., Residential School Nightmare (Cauchemar de pensionnat autochtone), 2015

Shelley Niro, The Shirt (Le chandail), 2003

Luke Parnell, Neon Reconciliation Explosion (Explosion de la réconciliation au néon), 2020

Dionne Paul, Her First Day of School [Son premier jour d’école (à elle)], 2013

Edward Poitras, Don’t Speak (Ne parle pas), 2015

Barry Pottle, Yale Dormitory (Residential School), North West River, Labrador [Dortoir Yale (pensionnat), North West River, Labrador], 2015

Teharihulen Michel Savard, Reciprocity (Réciprocité), 2009

Jason Sikoak, Sacrilege (Sacrilège), 2015

Greg Staats, Do’-gah – I don’t know [shrugging shoulders] [Do’-gah – je ne sais pas (haussement d’épaules)], 2020

Alan Syliboy, Grandmother 1 (Grand-mère 1), 1997

Jeff Thomas, Broken Treaties, 1613– (Traités rompus, 1613–), 2020

Jesse Tungilik, The Spirit of Intergenerational Trauma (L’esprit du traumatisme intergénérationnel), 2019

Tania Willard, Be a Good Girl (Sois une bonne fille), 2007